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Le billet

[ 10 avril 2017 ] Imprimer

Que peut-on déjà retenir de cette élection présidentielle ?

A une dizaine de jours du premier tour de l’élection présidentielle, le paysage politique et institutionnel français est bouleversé et les électeurs exaltés, déçus, indécis ou convaincus. Sans pouvoir écrire l’histoire, nous pouvons tout de même déjà dire que cette élection constitue une nouvelle étape de la vie constitutionnelle française.

■ Une élection sous état d’urgence

Que nous en soyons surpris, inquiets, révoltés ou résignés, la France est en état d’urgence depuis le 14 novembre 2015. Cela implique, si l’on se réfère à la loi du 3 avril 1955, qu’elle est face à un péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public qui a justifié cinq prorogations de cet état d’exception sur notre territoire. Malgré un tel contexte, personne ne semble douter du bien-fondé d’élire, en l’espace de quelques mois, un nouveau Président, une nouvelle Assemblée nationale et de renouveler la moitié du Sénat tout comme, d’ailleurs, l’initiative d’une procédure de révision de la Constitution en décembre 2015 n’avait pas soulevée de véritables oppositions.

Il est vrai que contrairement à ce que l’on peut voir en Hongrie, en Espagne et au Portugal (lorsque l’état d’urgence a été décrété, il est interdit de réviser la Constitution en Espagne : art. 169 Constitution ; au Portugal : art. 289 Constitution ; de dissoudre l’Assemblée nationale au Portugal : art. 172 Constitution ou en Hongrie : art. 48 Constitution. Dans ce pays, l’état d’urgence empêche également d’organiser les élections générales : art. 48 Constitution Hongroise), la loi française de 1955 n’interdit pas élections ou révision de la Constitution. En revanche, son article 4 organisait la caducité de la loi prorogeant l’état d’urgence dans les quinze jours suivants la démission du Gouvernement ou la dissolution de l’Assemblée nationale. Cependant, la dernière loi de prorogation de l’état d’urgence en date du 19 décembre 2016 a mis en échec cette hypothèse en excluant que l’article 4 de la loi de 1955 puisse être appliqué, jusqu’au 15 juillet 2017, en cas de démission du Gouvernement consécutive à l’élection du Président de la République ou à celles des députés à l’Assemblée nationale. L’état d’urgence est ainsi livré « clef en main » au nouveau Chef de l’État et à la nouvelle majorité législative.

■ Onze candidats et des partis divisés

Ils sont onze à avoir été déclarés candidats par le Conseil constitutionnel au titre d’une procédure de parrainage repensée pour être plus transparente. Ce chiffre élevé est surprenant pour nos voisins et problématique pour nos médias livrés au casse-tête du débat présidentiel télévisé. Il est aussi marqué par l’absence du Président sortant qui, pour la première fois sous la 5ème République ne candidate pas, volontairement, à sa réélection. Cependant, il s’inscrit dans la moyenne des élections précédentes (entre 9 et 12 depuis 1965) et il permet surtout à tous ces candidats, aussi « petits » ou « grands » soient-ils, de représenter différentes pratiques et sensibilités politiques. Les modalités de sélection des candidats à la présidence ont donc un bel avenir devant elles.

En revanche, les primaires semblent quant à elles fortement compromises. On peut d’ors et déjà douter que les partis souhaiteront en organiser pour les prochaines élections : tout d’abord parce qu’elles n’ont pas pu solutionner les problèmes internes aux partis  (cela est évident pour le Parti socialiste qui visait le rassemblement et qui se retrouve déchiré après le choix de Manuel Valls de ne pas soutenir Benoit Hamon) ; ensuite parce que si elles ont pu apparaître comme un succès chez Les Républicains, l’absence de règles organisant une hypothétique succession du candidat désigné a fait renaitre tensions et tractations au sein des différents courants dudit parti.

■ Une campagne inaudible pour un résultat incertain

La campagne électorale a commencé bien avant le 9 avril (date officielle) et a vite été occultée par les affaires judiciaires de François Fillon ou de Marine Le Pen. Le texte de la Constitution a été discuté pour savoir si l’empêchement prévu aux alinéas 6 et 7 de l’article 7 de la Constitution pouvait conduire au retrait de gré ou de force d’un candidat mis en examen. Si le doute est encore permis sur ce point en revanche, il semble devenir évident que la prochaine élection présidentielle pourrait connaître un taux d’abstention record alors même que les Français semblent intéressés par les débats politiques. Cela relance une nouvelle fois la question d’une plus grande reconnaissance des votes blancs et renvoie à cette citation de Hannah Arendt : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez ».

 

Auteur :Karine Roudier


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