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Le billet
La dernière fêlure ?
« Of course all life is a process of breaking down… », nous prévenait l’écrivain américain Francis Scott Fitzgerald en ouverture de sa célèbre nouvelle La Fêlure (« Toute vie, bien sûr, au fil du temps se délabre… », Romans, nouvelles et récits, trad. de l'anglais (États-Unis) par un collectif de traducteurs. Éd. publiée sous la dir. de P. Jaworski, Gallimard, coll. « La Pléiade », vol. II, p. 1419). À suivre l’actualité, le compte à rebours de la fin du monde est lancé. L’ultime fêlure se dessine. Chaque semaine, nous avons de nouvelles raisons de craindre la disparition de l’humanité. L’affirmation terrifiante devrait mobiliser chaque instant de nos existences pour éviter le désastre. Il semble n’en être rien. Climat, intelligence artificielle, immédiates, déjà perceptibles, mystérieuses, récurrentes, des menaces sont annoncées, sont ressassées, sont réitérées. Où allons-nous ? Que fait le Droit ? Que faire ?
Le 21 septembre 2026, l’été a donc tiré sa révérence, l’automne a pris sa place. C’est la régularité de métronome du calendrier. Cette année, elle sonne toutefois comme un défi lancé au climat qui, bouleversé, bouleverse tout à son tour. Les saisons ? Pfff… La belle affaire… Canicule en juin, canicule en juillet, canicule en août. Dans son bilan climatique de la saison estivale, Météo France nous informe que « l’été 2026 devient l’été le plus chaud depuis 1900 avec une température moyenne sur 24 heures de 24,0 °C (+3,6 °C), devant les étés 2003 (+2,7 °C) et 2022 (+2,3 °C). Les températures maximales de l’été 2026 ont souvent atteint des valeurs inédites et affichent, en moyenne sur la saison, une anomalie de 4,8 °C (+3,3 °C en 2003) » (v. ici). Il faut ajouter à ces températures insensées, « une pluviométrie très faible avec un déficit proche de 40 %, faisant de cet été le deuxième été le moins pluvieux depuis le début des mesures », et « (…) des niveaux de dangers élevé (orange) ou très élevé (rouge) de feux de forêts [qui] se sont succédé tout au long de l’été, ce qui fait de 2026, une année record depuis le lancement de la Météo des forêts (en 2023) ». Débats sans intérêt autour de la climatisation ; improbables surprises de certains qui semblaient ignorer la possibilité même que de tels phénomènes, pourtant anticipés de longue date, se produisent ; saturation de l’espace médiatique par l’expertise ; comparaison politique maladroite ; langage ; terminologie ; tout aura convergé pour nous accabler… Tout au long de cette impensable séquence, tous les registres mobilisés pour décrire la situation avaient bien sûr vocation à accroître notre souffrance quotidienne : « enfer », « apocalypse », « fin du monde », rien ne nous aura été épargné… Et puis ? Pas grand-chose…
« Pauvre Conseil constitutionnel ! Décidément, quoi qu'il fasse, il ne satisfait personne », observait Patrick Spinosi à la suite des critiques essuyées par le juge constitutionnel en raison de ses différentes décisions estivales. S’il est certainement moins à blâmer que le législateur qui les a retenues, son approbation des mesures prévues dans la loi d'urgence pour la protection et la souveraineté agricoles à propos de l’eau ne manquera pas de renforcer l’impression qu’en la matière, le droit tombe souvent à côté, est toujours en retard, et court lamentablement, et en permanence, derrière la protection utile et idéale de l’intérêt général… (voir B. Grimonprez, « Projet de loi - Loi d’urgence agricole : aux grands maux les petits remèdes », Dr. rural n° 6, Juin-juillet 2026. Alerte 74) Et pourtant, « la pénurie hydrique n'a plus un caractère conjoncturel : elle constitue désormais une donnée structurelle. Sa persistance transforme ce qui n'était qu'une urgence passagère en une condition ordinaire, imposant le recours à des instruments programmatiques et à une planification durable plutôt qu'à des réponses exceptionnelles et ponctuelles » (M. Aurino, « L'illusion du bien commun ? Les apories de la gouvernance polycentrique de l'eau, entre participation citoyenne et impératifs agricoles », RDI d'Assas, 1er janv. 2026, n° 8, p. 18).
Espériez-vous une rentrée sous de meilleurs auspices ? Souhaitiez-vous un peu de répit maintenant que les températures ont un peu baissé, qu’il a un peu plu, et que chacun a repris son rôle ? La place calamiteuse de la France dans le classement Pisa, le prix de l’essence et celui du gaz, la dette publique, les légumes petits, moches et chers, sont bien sûr là pour vous maintenir dans l’angoisse, même si celle-là pourrait presque reprendre le cours habituel et attendu d’un retour aux affaires qui se doit d’être absolument cafardeux. Un marronnier en somme… S’il est bien vrai que les concerts français de Céline Dion ont, semble-t-il, réussi à suspendre l’emprise de la terreur, cela n’a guère duré… À qui la faute ? À l’Intelligence Artificielle pardi ! Cela faisait longtemps ! « Où que vous soyez en cette rentrée, l’IA viendra vous chercher », observait récemment Arthur Cerf dans Libération (v. ici) sans savoir encore qu’elle irait même jusqu’à jeter l’ombre du doute sur l’auteur réel de la sensation littéraire du moment (v. ici). Il y a quelques mois encore, on s’en souviendra, on nous informait que les métiers des cols blancs, ceux des services, du conseil, les avocats, les architectes, étaient en danger. Désormais, il n’y aura pas de jaloux, c’est l’humanité tout entière qui est encore ici annoncée comme perdue. Pour Bill Gates, cela pourrait commencer, au doigt mouillé, par la mort d’un milliard de personnes : « L’IA est certainement assez puissante pour conduire à des événements qui pourraient faire un milliard de morts. (…) Même si l’on ne peut pas affirmer avec certitude que cela arrivera, aucune arme ne s’est avérée aussi puissante que des outils d’IA avancés utilisés par des individus malintentionnés » (v. ici).
« I resigned from Anthropic today ». Albert Camus ? Marcel Proust ? Non. Cet incipit est l’œuvre d’un certain Jacob Coxon (v. ici), et en guise de roman, c’est un message sur X qui s’ouvrait de la sorte ! La suite était une mise en garde ahurissante : « The people building AI earnestly believe that it could kill us all by the end of the decade. This is not a marketing stunt. If anything, many executives and senior researchers will couch their phrasing in the press to sound sensible – but I hear the same people express fear privately. No other human activity poses this level of danger » (ibid.).
À la suite de ces déclarations fracassantes, chacun y est allé de sa réaction, le succès du message de Coxon a été décortiqué par les spécialistes de la communication et des nouvelles technologies, les principaux acteurs du secteur se sont de nouveau séparés entre ceux qui voudraient ralentir (Dario Amodei, Sam Altman) ou au contraire continuer de plus belle (Mark Zuckerberg, Donald Trump). Nous, pauvres humains qui ne comprenons rien, nous devons craindre la mort avant la fin de la décennie. Cela ne nous laisse que quatre années de répit avant notre perte… Le second quart du XXIe siècle commence décidément bien mal… Et puis ? Pas grand-chose. La réponse à ces dangers semble devoir être technique, c’est le fameux alignement, et le droit apparaît de nouveau à la peine… Sans doute Mark Zuckerberg mentionne-t-il bien dans sa réaction au débat initié par les propos de Jacob Coxon que les laboratoires d’IA sont, et seront, particulièrement incités à travailler l’alignement de leurs produits dès lors qu’ils verront leur responsabilité (liability) engagée « if their models cause harm » (v. ici). Ainsi, poursuit le PDG de Meta « they have a strong incentive to prevent this as well ». Mais est-il suffisant et bien sérieux, au regard des enjeux annoncés – la fin de l’humanité tout de même ! – de ne mobiliser comme seul critère d’orientation stratégique raisonnable, outre les forces du marché, la crainte des conséquences juridiques en cas de risques réalisés… La responsabilité pour faute ? Si l’IA a détruit l’humanité ? Pathétique… À suivre les acteurs de l’IA, certains de leurs modèles leur échappent déjà (piratage, mensonge, dissimulation). Si ces événements interviennent souvent dans des phases de test, et qu’il est donc encore possible d’aligner les modèles et donc de les encadrer en vue de leur commercialisation, les pertes de contrôle sont une menace bien réelle contre lesquelles le droit de la responsabilité ne nous protégera guère…. Du reste, Yoshua Bengio, qui est professeur au département d'informatique et de recherche opérationnelle de l'Université de Montréal et Coprésident du Groupe international indépendant de l’intelligence artificielle estime pour sa part qu’en se comportant comme ils l’ont fait, « ces systèmes ont commis des actes qui seraient des crimes s’ils avaient été commis par un être humain. Ils ont échappé à toute détection et triché dans les tâches assignées. Ils ont lancé des attaques coordonnées et modifié leurs réponses pour cacher leurs méfaits » (Why are AI agents lying, cheating and coordinating ?, v. ici)… Du civil au pénal, il y a sans doute un renforcement des risques, mais le compte n’y est toujours pas… Si l’humanité n’est plus ! Notons qu’en toute dernière instance, à l’ONU, Sam Altman et Dario Amodei ont appelé à l’aide les États, leur enjoignant de s’entendre et de parvenir à une règlementation juridique efficace. Le premier affirme ainsi : « We need common standards so countries can compare evidence, verify compliance, and have a shared language and understanding about what is happening. We need accurate and speedy incident reporting, classification and reporting protocols, so the world can learn from failures before they become catastrophes. And we need secure channels among governments, critical infrastructure operators, and technical experts to share emerging vulnerabilities and new threats. Each government should decide how to incorporate standards into its own legal system. But we will all be better off if we can agree on what good evidence, good safeguards, and good oversight look like on the global stage. We do not have all the answers and we are very open to any better ideas. We are ready to work with you all and try our hardest to figure out the path forward » (v. ici).
Mark Zuckerberg concluait de la sorte son message : « I believe the key to building a positive future for everyone is maintaining the right balance of power. This is within our power to do » (ibid.). Belle déclaration… Faut-il toutefois rappeler que Meta, en guise de construction d’un avenir positif pour tout le monde, est engagé dans le développement de lunettes de la marque Ray Ban qui pourraient identifier, à leur insu, des personnes, ou permettre de faire bien pire encore… (v. Le Monde, ici), et, en guise d’équilibre des forces, échappe à des procès en responsabilité en négociant des accords amiables à grand renfort de milliards de dollars… (v. Le Monde, ici).
Les craintes émises sur l’avenir de l’humanité ont enfin été l’occasion d’évoquer en France une destruction bien documentée et déjà bien entamée : celle de millions de livres achetés par le secteur de l’IA pour entraîner les agents conversationnels à formuler de jolies phrases. L’affaire a mis du temps à traverser l’Atlantique mais elle faisait déjà grand bruit aux États-Unis depuis le mois de janvier (en dernier lieu, v. The New Yorker, ici). En effet, à l’occasion d’un procès entamé pour copyright infringement par trois auteurs contre la société Anthropic, les avocats des demandeurs qui l’accusaient d’avoir acquis sur des sites pirates certains de leurs ouvrages ont présenté au juge un mémo, interne à l’entreprise, rédigé par un certain Tom Turvey, ancien head of partnerships for Google’s book-scanning project. Sa mission chez Anthropic ? Le juge la résume : « He was tasked with obtaining "all the books in the world" while still avoiding as much "legal/practice/business slog" as possible » (v. ici). Le résultat de son travail ? « What is Panama project ? Project Panama is our effort to destructively scan all the books in the world ». Acheter, scanner, puis détruire les ouvrages. C’est formidable, n’est-ce pas ? Tout est là, disponible en ligne, c’est l’exhibit 21 du dossier, disponible ici. Et Tom Turvey de continuer : « Why use a codename ? We use "soft codename" because we don't want it to be known that we are working on this. This document is available to all Anthropic employees, but you should avoid talking about it in public areas and the fact that we are working on this should not be shared with anyone outside Anthropic ». Ce n’est pas un texte écrit par une IA qui aurait perdu le contrôle d’un projet… to destructively scan all the books in the world ? Faramineux ! Retenons que le juge Alsup a estimé que l’acquisition des ouvrages ayant été faite dans le respect du droit, leur numérisation-destruction ne rompait pas avec le principe du fair use… « every purchased print copy was copied in order to save storage space and to enable searchability as a digital copy. The print original was destroyed. One replaced the other » (ibid.). Faut-il vraiment s’en tenir à si peu ?
On oublie trop souvent que Fitzgerald tempérait la fatalité de l’introduction de son texte en jugeant un peu plus loin que « ce qui caractérise une intelligence de premier ordre, c’est son aptitude à garder simultanément à l’esprit deux idées contradictoires sans pour autant perdre sa capacité à fonctionner. On devrait, par exemple, être capable de voir que les choses sont sans espoir et pourtant déterminé à les changer » (ibid.).
Une intelligence de premier ordre…
Tic, tac, tic, tac…
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