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[ 6 juillet 2017 ] Imprimer

L’avenir de la profession d’avocat

Le rapport de février 2017 sur « L’avenir de la profession d’avocat » issu des travaux de la commission présidée par Maître Kami Haeri comporte des propositions originales sur la formation initiale des avocats, leur formation continue, l’exercice de leur activité et les services qu’ils offrent. C’est Kami Haeri, avocat au Barreau de Paris, qui répond à nos questions sur certains des axes du rapport.

De quel constat sur la profession êtes-vous partis pour la rédaction du rapport  ?

La mission que nous avions était très large puisque tous les sujets relevant de l’avenir de la profession faisaient partie du champ de notre réflexion dans le cadre de la mission confiée par le garde des Sceaux de l’époque, Jean-Jacques Urvoas. Nous sommes partis des éléments qui étaient disponibles sur la profession ; il y avait un certain nombre de chiffres notamment en matière de prospective mais c’est vrai que nous avons dû aller nous-mêmes collecter un certain nombre d’informations qui nous semblaient absolument essentielles auprès de certains organismes, notamment auprès de la Caisse Nationale des Barreaux Français, des informations très chiffrées. Nous avons également pris en compte un certain nombre d’études sur différents phénomènes dans différents domaines : que ce soit l’émergence du numérique, les besoins qui sont aujourd’hui exprimés dans le monde de l’entreprise ou des avocats en matière de formation et de pédagogie ou les rapports que les plus jeunes entretiennent avec l’emploi, avec les institutions ; bref nous avons eu à cœur dans une première partie de notre activité de réaliser de nombreux constats prospectifs et d’aller chercher des informations qui étaient difficiles de manière instinctive à récupérer à travers les travaux de la profession. Nous nous sommes fondés sur des données sociétales, de manière à partir de notre objectif qui était celui de rendre la profession encore plus en adéquation avec la société française et c’est dans une deuxième partie seulement de notre travail que nous avons réfléchi aux pistes qui permettaient de réorienter notre profession pour la faire adhérer au modèle social français.

Quelles sont vos propositions en matière de formation initiale ?

D’abord, un premier point, dans le cadre de la formation, il faut que nous intensifions le dialogue avec les universités, c’est de notre responsabilité d’avocat, de manière à aller davantage encore aux devants des étudiants, pas seulement les étudiants qui sont en Master, qui ont déjà consolidé un certain nombre de leurs choix, mais aussi dès les premières années pour leur faire connaître la réalité de l’exercice professionnel. Il y a un vrai décalage entre le droit qui est très bien enseigné à l’Université et une insuffisante connaissance par les étudiants des qualités qui sont nécessaires à notre profession et quelles en sont les grandeurs et les servitudes. Souvent ils le découvrent tardivement.

Un second point, il faudrait apporter une clarification sur ce que j’appelle le « déterminisme académique » c’est-à-dire le sentiment ancré chez beaucoup d’étudiants que leurs choix vont les déterminer dans un parcours ou un type d’exercice de manière quasi immuable. En réalité, beaucoup d’entre nous ne faisons pas ce pour quoi nous avons été formés à l’Université. Ce phénomène n’est pas grave, au contraire, et cela traduit la très grande souplesse du parcours dans notre profession. Ce déterminisme académique n’est pas la faute de l’Université, c’est une réalité que nous rencontrons dans nos échanges avec les étudiants, le sentiment que, parce que l’étudiant a choisi telle matière ou telle discipline en M1, il est déterminé par ce choix pendant une partie importante de sa carrière. Or ce n’est pas vrai. Il faut donc apporter une sorte d’éclairage aux étudiants sur la souplesse et la flexibilité de l’exercice professionnel une fois qu’on est rentré dans la profession. Il faut que les étudiants se sentent un peu plus libres dans leurs choix, dans leurs désirs.

Ensuite, sur la formation initiale, les Universités ont déjà beaucoup œuvré en termes de formation au moment où les élèves rentrent dans les écoles d’avocats, donc les écoles d’avocats doivent proposer autre chose. Nous avons au sein de la commission une proposition très forte de modification de ce qui existe aujourd’hui : nous sommes pour une extension de l’examen national, à travers des corrections croisées ; nous souhaitons que les élèves des écoles d’avocats se sentent légitimes quelle que soit l’Université dont ils sont issus ; nous souhaitons que le caractère national de l’examen soit intensifié. Il faut un sujet national bien sûr mais également des corrections croisées. Il faut que les avocats soient légitimes partout. Il n’est pas question que des Universités essaient de préserver une « attractivité » — c’est le terme employé par les directeurs d’Instituts d’études judiciaires — sur le dos de la qualité de la formation des avocats.

Il faut aussi arrêter d’enseigner les matières académiques dans les écoles d’avocats — à l’exception de la mise en pratique judiciaire de certaines matières — ; puisque les universités l’ont très bien fait avant, ce n’est pas la peine de recommencer ; en réalité nous n’arrivons pas correctement à professionnaliser l’enseignement classique : dès qu’on enseigne une matière académique même à travers un angle professionnel, on s’aperçoit qu’on fait de la redondance universitaire, que l’on fait moins bien que ce que les universités ont déjà fait ! Il faut en revanche multiplier les travaux en mode projet, c’est-à-dire horizontaliser la pédagogie, arrêter les cours magistraux, faire participer les élèves en petits groupes, internaliser la formation dans les cabinets d’avocats, intensifier l’usage des outils numériques et l’expression du métier à travers le numérique. Il faut aussi intégrer les humanités dans l’enseignement, il faut aller chercher des enseignements qui sont justement non juridiques pour développer le savoir-être des futurs avocats.

Par ailleurs, il faut accentuer les projets de type « clinique juridique », de manière à créer un maillage plus étroit entre les avocats, les universitaires, professeurs et maîtres de conférences, et les étudiants pour qu’ensuite on puisse travailler en mode projet sur des sujets d’intérêt général, cela plaît beaucoup aux étudiants !

Enfin, sur la formation continue, il faut créer un vrai parcours en enseignant toutes les soft skills au jeune avocat au fur et à mesure de l’avancement de sa carrière pendant les cinq premières années, c’est-à-dire qu’on lui propose de manière non obligatoire un vrai programme de formation continue parce qu’il y a un hiatus stupéfiant entre la densité parfois indigeste et illisible du contenu de l’enseignement dans les écoles d’avocats et l’absence totale de stratégie de formation continue des avocats ; on laisse le jeune avocat seul une fois qu’il a prêté serment. Or nous souhaitons qu’on leur propose un parcours de « montée en puissance » au sein de la profession au travers de la formation continue, qu’elle soit adaptée à leurs besoins au fur et à mesure que ces besoins apparaissent, donc toute une série d’enseignements basée sur l’intelligence émotionnelle, la capacité de se projeter dans sa carrière, de faire un business plan, de savoir parler d’argent, de développer davantage encore l’expression orale, son identité numérique. Cela pourrait également passer par la création d’un corps des parrains de la profession. L’idée maÏtresse est de laisser le jeune avocat moins seul, de lui permettre d’être accompagné s’il le souhaite pendant ses premières années ; bref développer son autonomie et sa liberté d’action.

Quelles sont vos propositions pour accompagner la révolution numérique ?

Il faut développer les incubateurs, développer les initiatives pour que les jeunes avocats prennent des initiatives numériques, les former à toutes ces questions dès l’école d’avocats : c’est-à-dire leur apprendre comment fonctionne l’économie du numérique, leur apprendre aussi les nouveaux managements qui sont enseignés par les filières innovantes car on ne manage pas dans une start-up comme on manage dans un cabinet d’avocats traditionnel, il y a tout un changement en matière de ressources humaines et de relation à autrui, que ce soit son collègue de travail ou son client. Il faut créer des « tiers lieux », c’est-à-dire des endroits innovants où les jeunes avocats pourraient aller trouver des sources d’inspiration, où ils pourraient parler avec des confrères de leur génération ; ils sortiraient de leur cabinet pour aller dans ces lieux où on leur mettrait à disposition des outils numériques, de la documentation accessibles grâce à des partenariats, etc…

Quels sont les objectifs des avocats pour « être heureux » ?

D’abord il faut avoir une approche sociétale de notre profession; il faut intégrer un certain nombre de préoccupations sociétales qui sont légitimes, qui existent dans la société, qui existent chez nos clients et dont on tient insuffisamment compte dans notre profession : d’abord les luttes contre les discriminations, une égalité homme/femme réelle, sinon cela nous empêche de nous épanouir et d’être heureux. Il faut former les gens contre les biais discriminants que ce soit pour la parité ou pour la diversité. Il faut « horizontaliser » davantage le management, être plus à l’écoute de nos plus jeunes confrères, il est indispensable de les écouter davantage, s’inspirer de leurs ressentis, de leurs suggestions. Trouver des moyens nouveaux de développer chez eux des initiatives ; en fait tout cela est mêlé, c’est pourquoi nous avons voulu ce titre « être heureux » dans notre rapport c’est parce que dès l’instant où vous prenez des initiatives en matière d’innovation, dès l’instant où vous apprenez à nos plus jeunes confrères à être des entrepreneurs, ou vous leur apprenez à être des initiateurs, à avoir davantage confiance en eux, je pense au fond que vous leur donnez de l’autonomie et vous les rendez un peu plus aptes à la conciliation entre vie privée et vie professionnelle et à être un peu plus maître de leur destin. À côté, il faut effectivement faciliter les périodes un peu sensibles, à travers lesquelles des décrochages se créent, au moment de la maternité notamment. Il faut trouver des moyens, quitte à les mutualiser, d’aider les personnes qui ont un cabinet plus fragile, dans leur parcours professionnel alors même qu’elles sont en train de vivre l’épisode si heureux de la maternité, pour que cet épisode ne soit pas en même temps porteur d’angoisse professionnelle. Le fait d’être heureux globalement pour moi passe par un nouveau rapport entre confrères dans la profession, le respect, le management plus horizontal et puis faire confiance à son prochain, c’est-à-dire lui donner des outils d’initiatives et des outils de formation parce que cela fera de lui un meilleur avocat et cela stimulera tout le monde au sein du cabinet. 

Le questionnaire de Désiré Dalloz                                                 

Quel est votre meilleur souvenir d’étudiant ?

J’en ai un très précis, et un autre plus diffus. D’abord le jour où j’ai vu mon nom apparaître sur la liste des admis au CRFPA, parce que là je me suis dit « voilà tout ça maintenant va se prolonger » et c’est une manifestation concrète de tout ce que l’on a fait. Ça c’est un moment d’étudiant. Mais le meilleur souvenir de la vie d’étudiant, c’est la liberté, ce sentiment de liberté unique, de nouveaux amis, de nouveaux visages. On est maître de son emploi du temps, on est responsable. C’est aussi un défi. On rencontre des gens, des amis, des personnes qui ont beaucoup compté pour moi et dont je suis resté très proche; c’est cette sorte de parenthèse enchantée qu’est la vie universitaire, que l’on peut naturellement rencontrer également dans les grandes écoles. C’est la vie en campus, ce sentiment de faire partie d’une communauté, au contact de gens très variés qui viennent de tous les environnements. J’ai trouvé merveilleux à la fac ce mélange, ce foisonnement. C’était génial !

Quel est votre héros de fiction préféré ?

C’est si difficile. Beaucoup de personnages, dramatiques ou plus légers, défilent à l’énoncé de cette question. J’adore Tintin. Il parcourt le monde, et le change modestement à chaque aventure. Mais comme j’ai une affection particulière pour Star Wars, je pense que la place revient à Han Solo. Un type qui traverse un champ d’astéroïdes avec le Millenium Faucon mérite tout notre respect. 

Quel est votre droit de l’homme préféré ?

Je n’arrive pas à les diviser, c’est un tout mais pour moi ce serait le droit au procès équitable. Je suis sensible à la démocratie qui se mesure à la manière dont vous jugez les gens qui ont justement blessé la démocratie. Cette notion de procès équitable témoigne d’une générosité démocratique. Une démocratie se dote d’une obligation de respecter celles et ceux qui sont mis en cause, et ça c’est intéressant. En résumé, on va traiter avec égards quelqu’un qui a porté atteinte au pacte social et ça, je trouve que c’est quelque chose de philosophiquement magnifique. On pourrait décider de ne pas s’encombrer des criminels, et pourtant on va faire très attention à la manière dont on va les traiter dans le cadre judiciaire afin d’être exemplaires. Et parfois même de grandes démocraties se font condamner parce qu’elles se sont exposées à ce droit au procès équitable là où des démocraties plus approximatives, elles, s’en moquent. Le fait que jusqu’au bout on va essayer de respecter notre pacte démocratique, y compris dans le procès, est une idée magnifique. L’idée que nous sommes égaux devant la justice même si nous avons été inégaux face à nos devoirs de citoyens.

 

Auteur :M. B.


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