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@ T. Chantegret - CGLPL
Nos concitoyens : les enfermé.es
Les enfermé.es est un podcast de 7 épisodes : Premier jour, Entre 4 murs, Occuper ses journées, Au cachot, Ouvert au public, Dernier jour, Se faire entendre. Dominique Simonnot, Contrôleur général des lieux de privation de liberté et Mari Goicoechea, contrôleuse et ici réalisatrice, nous ouvrent les portes des prisons, des hôpitaux psychiatriques et des centres de rétention administrative. Elles nous permettent d’entendre les voix précises et émouvantes de celles et ceux de l’autre côté de la barrière, celui où les clés et les portes sont omniprésentes.
Qui sont les enfermé.es ?
Dominique Simonnot : Pour le CGLPL, ce sont les prisonniers, les patients souffrant de troubles mentaux dans les services fermés de psychiatrie, les étrangers en attente d’expulsion dans les centres de rétention administrative (CRA) ou les zones d’attente, les enfants dans les centres éducatifs fermés ou les gardés à vue dans les commissariats, les tribunaux, ou les gendarmeries. La loi de 2007 nous donne pour mission de les visiter afin de vérifier que les droits fondamentaux des enfermé·es sont bien respectés. En fait, ce sont des textes internationaux qui obligent les pays membres de l’ONU à se doter de ce qu'on appelle un « mécanisme national de prévention ». Certes, c’est une obligation, et pas une initiative française, mais la loi qui s’en est suivie nous ouvre largement les portes des lieux que nous contrôlons. Le CGLPL est absolument libre d'aller où il veut, sans prévenir, de rendre publics ses constats effectués sur les lieux visités. En plus de 5 ans, je n’ai jamais reçu aucune instruction de quiconque.
Mari Goicoechea : Notre podcast ne donne pas la parole qu'aux enfermé·es, mais aussi aux personnes qui les gardent, les soignent, les nourrissent, les visitent, les jugent ou leur permettent d'accéder à leurs droits. Tout l'écosystème des lieux d'enfermement.
Sur quels fondements juridiques ces personnes sont-elles enfermées ?
D. S. : Il y a de très nombreux textes en fonction des lieux évidemment : le code pénal, le code de la santé publique, le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA), le code de la justice pénale des mineurs (CJPM).
M. G. : La question de « pourquoi est-ce que les gens sont là ? », les auditeurs du podcast nous l’ont posée souvent. Or, au CGLPL, nous avons l’obligation de respecter l'anonymat des personnes qui se retrouvent dans nos écrits ou sur nos photos ou en l'occurrence dans un podcast. L’idée est vraiment de mettre le focus sur l'enfermement, quelles qu’en soient les raisons. Ces dernières ne changent absolument rien au droit d’avoir accès aux soins, à des activités, au maintien de leurs liens familiaux, ou à la protection de leur intégrité physique.
Comment équilibrer l’impératif de protection de la société et celui de dignité des personnes ?
D. S. Puisque vous parlez de sécurité, et de prévention de la récidive, il faut regarder vers d'autres pays que le nôtre. L'Allemagne, notre voisine, mise beaucoup, par exemple, sur les amendes selon les ressources et sur les peines alternatives à la prison. En France, il semble que l’enfermement soit la seule peine qui vaille. La preuve, avec 88 000 détenus, en mars 2026 et 6 700 matelas au sol, pour 62 000 places. En Allemagne, quand une prison arrive à 90 % d’occupation, elle se déclare suroccupée et plus personne n’y entre. En France, les maisons d’arrêt sont surpeuplées, souvent, jusqu’à 200, voire même 300 %. Avec 20 millions d'habitants de plus que nous, l’Allemagne a 15 à 20 000 détenus de moins.
En France, la prison tient de la vengeance et même du châtiment corporel, quand les détenus ont le corps plein de morsures de punaises de lit, qu'ils se bouchent les oreilles et le nez avec du papier toilette pour empêcher les cafards d'y entrer, ou qu’ils sont contraints, puisqu’il n’y a pas de portes aux WC, à y aller devant les autres. Sans parler des taux de récidive qui, en Allemagne, sont très inférieurs aux nôtres. Preuve que notre système est malfaisant.
M. G. : L’impératif de protection de la société et du respect des droits fondamentaux est précisément l’équilibre auquel tendre au sein des lieux d’enfermement. Ce que le CGLPL vérifie, c'est si le contexte d'enfermement ne crée pas des atteintes inutiles et évitables aux droits fondamentaux des personnes. En l'occurrence, quand on voit que les lieux que nous visitons fonctionnent très souvent en mode dit « dégradé », faute de professionnels suffisants, ou dans des structures vétustes, on voit bien que cet équilibre n'est pas atteint du tout.
D. S. : La loi dit que la prison est là, certes pour punir, mais aussi pour aider les condamnés à réintégrer, sereinement, la société (C. pén., art. 130-1). Or, dans les conditions actuelles de détention, c'est quasiment impossible. Au point qu’on nage, souvent, dans le royaume de l'absurde. Un exemple ? Pour avoir des remises de peine, le détenu est tenu par la loi d'exercer au moins une activité, mais dans les maisons d'arrêt, seul un nombre infime de détenus y a accès. Des professeurs ou des agents pénitentiaires se plaignent auprès de nous des réponses qui leurs sont faites lorsqu’ils tentent d’inscrire des détenus à l’examen du code de la route, où est exigée une adresse mail pour s’inscrire sur internet, alors qu’il n’y pas internet en prison. Il est également exigé un paiement par carte bancaire, ce qui n'est pas plus possible !
Comment expliquez-vous l'absurdité de l'allongement de la durée de rétention sans réponse à la fin ?
D. S. : C'est moins absurde qu'on ne le pense. Parce que le but affiché, c'est que les étrangers frappés d’OQTF ne sortent finalement pas et entament des va-et-vient entre le centre de rétention et la prison. Les surveillants appellent ce phénomène « les portes tournantes ». Malgré le prix exorbitant de la rétention, le principal : c'est qu'ils ne sortent pas…
M. G. : Autant on a des représentations de la prison parce que de nombreux témoins en ont rendu compte, par le biais de reportages, de fictions, ou de projets artistiques, par exemple. La psychiatrie est un peu moins loin de nous aussi, c'est l'hôpital public. Les CRA, eux, on ne sait pas ce que c'est, on ne sait pas où ils sont, on ne sait pas ce que font les gens de leur journée là-dedans. Il y a un exemple intéressant : nous avons visité un CRA qui a été construit collé à une université. Autour, c’est un grand parc, où déjeunent les étudiants. Pendant la mission, nous sommes allées les rencontrer, simplement par curiosité, pour leur demander « Qu'est-ce que c'est que cet immeuble qui est à côté de votre fac ? » On s’est rendu compte que les étudiants savaient globalement qu’il s’agissait d’un lieu d'enfermement, mais ils ignoraient combien de temps les gens y restaient, et ce qu’ils faisaient de leur journée. Ces étudiants n’étaient pas du tout hostiles à ce qu'on leur parle de ce CRA, au contraire, ils étaient en demande d'information. Ils nous disaient même : « Nous, on apprend à devenir prof de sport et là, vous nous dites qu’il ne se passe rien dans cet endroit. Est-ce qu’on ne pourrait pas imaginer d'aller par exemple donner des cours de sport à ces gens ? » Et le dialogue se mettait en place.
C'est ça l'enjeu de ce podcast : donner des clés de compréhension sur ces lieux d’enfermement devant lesquels les gens passent parfois tous les jours mais sur lesquels ils ne se renseignent peu. Il faut dire aussi que ces lieux jouent le jeu de l'opacité. Je crois d’ailleurs que mon envie de travailler au CGLPL est née de cette opacité-là : à la fac de droit, on en parlait peu, et je constate que beaucoup de personnes s'intéressent à ces lieux plus tard, souvent en réponse à la frustration de n'en avoir pas entendu parler pendant leurs études. Aujourd’hui, de nouveaux cursus ont été créés sur ces matières, ces contentieux, et c’est une très bonne chose.
« La prison est surcraquée ! » témoigne un des détenus. C’est une image forte qui sous-tend quoi ?
M. G. : Cette phrase est assez symbolique de la démarche du podcast qui était vue pour beaucoup — et ils avaient bien raison — comme une tribune. Pour une fois, avoir voix au chapitre, car ce sont des lieux où l’on parle beaucoup à la place des personnes qui s'y trouvent. Cette parole directe, c'est la meilleure manière de s’extraire des polémiques et de dire « voilà concrètement comment ça se passe ». Les personnes étaient émues de parler, d'avoir enfin une occasion de dire. Elles se sentent investies d'une mission d'intérêt général, c'est-à-dire de parler pour elles bien sûr, mais aussi pour tous les autres. Et c’est ce qui rendait la démarche intéressante.
D. S. : J’ai demandé aux médecins des prisons ce que cette surpopulation implique pour les surveillants et selon eux, il existe de très forts risques de décompensation psychique à force d’être, sans cesse, renvoyés à leur impuissance professionnelle. En fait, les détenus sont, comme les surveillants, laissés à l’abandon par l’Etat.
Vous décrivez un monde parallèle paradoxal qui paraît complètement éloigné de la vie des personnes libres quand c’est une réalité pour celles qui sont enfermées. Mais avant et après l’enfermement, il y a eu, il y aura la liberté. Pourquoi avez-vous choisi de nous faire ressentir cette porosité ?
D. S. : Parce que ce sont chaque fois des petites sociétés qui obéissent à leurs règles, parfois hors les clous. Dans les hôpitaux psychiatriques, l'isolement et la contention ne sont certes pas illégaux, mais pas toujours assez contrôlés, ou qui ne sont pas exercés en dernier recours comme le voudrait la loi. Ce sont des petites sociétés qui finissent par former leurs petites lois faites de routine. Donc vous n’avez pas tout à fait tort en disant qu’il s’agit de sociétés parallèles qui, par habitude, négligences, carence, abandon, finissent par ne plus se rendre vraiment compte de l’étrangeté de leurs « lois », parce que la difficulté de ce qu'ils voient, de ce que le personnel vit dans ces endroits-là qui se heurte à la difficulté de vie des gens qui sont enfermés, créent des tas de petites règles qui sont tout à fait à côté des nôtres.
M. G. : Les lieux d’enfermement sont des petites sociétés cloisonnées, certes, mais c'est un fantasme de se dire qu'elles sont là où elles sont et qu'elles y restent bien. Votre mot, « porosité », c'est exactement ça ! L'argument, c'est de dire : « Regardez à quel point c'est poreux. Regardez à quel point les gens que vous entendez vous ressemblent. Regardez à quel point ça pourrait être des gens de votre entourage ».
Quelles bonnes pratiques sont envisageables dans ces lieux ?
D. S. : J'ai vécu un truc génial dans un hôpital psychiatrique. En visite, je vois deux hommes avec une chemise hawaïenne dans la chambre d’un patient à l’isolement, et ils lui chantaient « dans la jungle, terrible jungle ». Les musiciens venaient toutes les semaines parce que ce patient adore cette chanson, et toutes les semaines avec des ukulélés, ils venaient pousser la chansonnette. Pour calmer le gars.
M. G. : En psychiatrie, le CGLPL s'intéresse énormément à toutes les alternatives à l'hospitalisation sous contrainte, comme par exemple ce qu'on appelle les directives anticipées en psychiatrie qui permettent à des patients d'indiquer comment ils aimeraient être pris en charge le jour où ils feraient une crise et, en général, cela permet d’éviter les mesures de contraintes traumatisantes. On pense à l'isolement ou à la contention, dont la réduction — voire l’abandon, fait partie des grands défis de la psychiatrie aujourd’hui. Dans le podcast, on parle des unités de vie familiale en prison, qui permettent aux détenus d’accueillir leur famille, mais qui n’existent pas dans tous les établissements pénitentiaires. Globalement, nous considérons comme de bonnes pratiques tout ce qui peut rapprocher l'extérieur et l'intérieur, et normaliser les conditions de vie.
D. S. : Comme c'est écrit dans les règles pénitentiaires européennes d'ailleurs. Rapprocher le plus possible la vie de dedans avec celle du dehors…
Le questionnaire de Désiré Dalloz
Quel est votre meilleur souvenir d’étudiant ?
D. S. : Mon souvenir, c'est quand Robert Badinter m'a dit : « Vous pensez mériter la moyenne mademoiselle ? Eh bien, je ne vous la donne pas. » C'était un oral de procédure pénale. Je l’ai détesté, mais j’ai tellement ri !
M. G. : Et moi ma rencontre avec Marie-Cécile Amauger-Lattes, ma directrice de master à Toulouse, qui le jour de la rentrée m'a proposé d’entamer une recherche sur les travailleurs détenus. Une porte d’entrée, là aussi.
Quels sont votre héros et votre héroïne de fiction préférés ?
D. S. : Victor Strum, le héros de Vassili Grossman dans Vie et Destin. Et Joséphine Baker, mais ce n’est pas une héroïne de fiction. Je l'adore pour son courage immense — elle était résistante, agent de liaison — sa fantaisie, ses gosses, ses chants, ses spectacles, son culot, sa lutte contre le racisme. Une femme libre.
M. G. : L’oiseau, dans Le Roi et l'oiseau, de Paul Grimault. Il représente avec une immense poésie un contre-pouvoir dans un système monarchique complètement arbitraire, complètement fou. C’est mon film de fiction préféré au monde.
Quel est votre droit de l’homme préféré ?
D. S. : Si je prends la bannière de notre fière devise française : Liberté, Égalité, Fraternité, alors je choisis la fraternité !
M. G. : Peut-être le plus général, car il sous-tend tous les autres : le respect de l'intégrité physique et psychique. Mais au CGLPL, les droits fondamentaux, on les aime tous.
[nde : Pour aller plus loin :
Rapports thématiques du CGLPL
La parole des personnes privées de liberté (09/04/2026)
L’effectivité des voies de recours en psychiatrie (11/12/2025)
L'effectivité des voies de recours contre les conditions indignes de détention (03/10/2024)
Incarcérations de longue durée et atteintes au droit (14/12/2023)
L'intimité au risque de la privation de liberté (07/07/2022)
L'arrivée dans les lieux de privation de liberté (08/12/2021)
Les droits fondamentaux à l'épreuve de la surpopulation carcérale (07/02/2018)
Les droits fondamentaux des mineurs en établissement de santé mentale (08/11/2017)
Le personnel des lieux de privation de liberté (28/06/2017)
Isolement et contention dans les établissements de santé mentale (25/05/2016)
Rapport d’activité du CGLPL
Rapport d'activité 2025 du contrôleur général des lieux de privation (28/05/2026)
Rapport d'activité 2024 du contrôleur général des lieux de privation (22/05/2025)
Rapport d'activité 2023 du contrôleur général des lieux de privation de liberté (16/05/2024)
Rapport d'activité 2022 du contrôleur général des lieux de privation de liberté (11/05/2023)
Rapport d'activité 2021 du contrôleur général des lieux de privation (02/06/2022)]
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À propos d’En Chair(e)
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