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[ 25 juin 2026 ] Imprimer

Une recherche et un enseignement in(ter)disciplinés

Mens sana in corporel sano ! Un esprit sain dans un corps sain. Le théâtre n'est-il pas le meilleur moyen d’y parvenir ? Alors pourquoi ne pas passer par la recherche-création au cours de vos études à l’Université ? Nathalie Wolff, maîtresse de conférences en droit public, vice-doyenne Culture et Vie étudiante à la Faculté de droit et science politique, chargée de mission Culture UVSQ-Paris-Saclay et Nadia Younès, professeure de psychiatrie adulte UVSQ-Paris-Saclay, cheffe du service universitaire de Psychiatrie pour adultes et addictologies, cheffe du pôle Psychiatrie et Santé mentale, Centre hospitalier de Versailles, nous font le grand plaisir et honneur de revenir sur sept ans de recherche et création théâtrale.

Pourquoi défendre aujourd’hui la recherche-création et l’interdisciplinarité dans l’enseignement universitaire ?

Depuis plusieurs années, la recherche-création s’invite de plus en plus dans les réflexions sur l’art et sur l’université. Pourtant, son potentiel reste encore largement sous-exploité. Cela est particulièrement vrai dans des disciplines que l’on croit, à tort, éloignées des pratiques artistiques comme le droit et les sciences sociales ou les sciences médicales et paramédicales. C’est ce cloisonnement que nous souhaitons bousculer. Ce qui se joue aujourd’hui dans cette démarche dépasse de loin une simple innovation pédagogique. Il s’agit de penser autrement la production des savoirs, en acceptant que celle-ci procède autant du geste artistique et de l’expérience collective que de l’analyse théorique. En cela, nous cherchons à amorcer un changement de regard et de pratique pour encourager des formes d’apprentissage plus ouvertes, plus critiques et résolument transversales.

En quoi le théâtre constitue-t-il un outil pertinent pour enseigner et faire de la recherche ?

Le théâtre offre un espace d’expérimentation unique : situé à la croisée de l’expression artistique et de la réflexion scientifique, il donne chair aux savoirs. Il les rend accessibles. Dans le domaine de la santé, par exemple, les jeux de rôle et les simulations permettent aux étudiants de se confronter à des situations réelles. Ils apprennent à interagir avec des patients simulés, développent leur empathie et affinent leur capacité d’adaptation. En droit, les procès fictifs ou les simulations d’audience plongent les étudiants au cœur des enjeux judiciaires et leur permettent de mieux comprendre les dynamiques entre les différentes parties.

Mais les apports du théâtre vont bien au-delà de ces mises en situation. Il renforce des compétences essentielles pour tout professionnel : prendre la parole, gérer le stress, écouter les autres, habiter son corps, trouver sa place dans un groupe. Il stimule aussi la créativité, y compris dans des disciplines où la rigueur est la première qualité attendue.

Et surtout, la pratique théâtrale abordée dans cet esprit n’est pas seulement un outil de formation : c’est aussi une véritable méthode de recherche. Elle permet d’explorer des situations complexes, de croiser les regards et de faire émerger de nouveaux savoirs — qu’ils soient artistiques, méthodologiques ou encore épistémologiques. En ce sens, elle renouvelle les pratiques d’enseignement, propose des prototypes de recherche, et devient un levier d’engagement citoyen pour nos étudiants.

Comment intégrer cette pratique à l’offre de formation universitaire ?

À l’Université de Versailles Saint-Quentin, la recherche-création est intégrée à l’offre de formation des composantes. En santé, en tant qu'UE libre, elle est proposée aux étudiants de licence ou en sixième année de médecine (après l’examen des compétences et avant l’internat). Elle valide une UE optionnelle (3 ECTS), et compte également pour des points « parcours » en vue du classement et du choix de la spécialité. En droit, la participation au projet de recherche-création valide entièrement le Passe Culture. Il s’agit là d’une création unique : nos étudiants sont invités au cours de leurs années de Licence à constituer, sous la forme de ce Passe, un bagage culturel en prenant part à des conférences et évènements artistiques (ciné-débats, théâtre-débats, musée-débats, soirée de la lecture, etc.). L’UE représente environ 40 à 50 heures réparties entre des conférences en semaine, et des week-ends de répétition et travaux collectifs.

Quels enseignements tirez-vous de vos expériences de recherche-création menées ces 7 dernières années ?

Depuis 2019, nous avons mené plusieurs projets à l’UVSQ, en mobilisant le théâtre comme medium de recherche et d’enseignement d’abord en droit et en santé, puis en l’élargissant cette année aux études culturelles et linguistiques.

Le principe est simple : apprendre en faisant et comprendre en incarnant. Ces expériences réunissent étudiants, enseignants-chercheurs et artistes dans une dynamique collaborative mêlant recherches, conférences, production écrite, travail de plateau et restitutions publiques. Elles ont porté sur des sujets majeurs, comme le vote de la loi Veil de 1975 sur l’IVG, le procès des médecins de l’Allemagne nazie, ou encore les soins en psychiatrie d’hier à aujourd’hui. Les étudiants ne se contentent pas d’acquérir des connaissances. Ils travaillent à partir d’archives, se rendent sur des lieux chargés d’histoire, par exemple au Tribunal de Nuremberg et dans le camp de concentration de Dachau ou encore à la Cité Ungemach à Strasbourg dans le cadre d’un projet sur l’eugénisme dit « positif ». Ils effectuent des recherches et les présentent au groupe. De ce processus, naît bien plus qu’une simple représentation théâtrale : chaque projet donne lieu à une création originale, coconstruite avec les étudiants. Un véritable acte artistique, nourri par la recherche. Les restitutions ont parfois trouvé des cadres prestigieux, comme l’Assemblée nationale ou le Sénat, et ont ouvert des débats publics avec des acteurs du monde politique, juridique et médical sur des questions essentielles : l’égalité, le consentement, ou encore les dérives de la sélection des individus.

Au fil de ces expériences, une évidence s’est imposée à nous : cette démarche dialogique ne produit pas seulement des œuvres : elle génère de nouvelles méthodes, renouvelle les pratiques pédagogiques et transforme le rapport au savoir. Elle favorise l’engagement des étudiants, développe leur esprit critique et leur capacité à appréhender la complexité du réel. Elle contribue également à former des professionnels plus attentifs aux dimensions humaines, éthiques et sociales de leur pratique. Dans un contexte où les défis contemporains exigent des approches transversales, cette capacité à écouter l’autre est plus que jamais nécessaire.

Plus qu’un effet de mode, la recherche-création apparaît ainsi comme une réponse concrète aux enjeux actuels de l’enseignement supérieur : mieux comprendre le monde pour mieux s’y préparer. Et dans ce cheminement, le théâtre n’est pas un détour — il devient un véritable outil de connaissance. Comme le disait Albert Camus : « Créer, c’est vivre deux fois. ». Alors, offrons à nos étudiants cette vie enrichie !

Le questionnaire de Désiré Dalloz

Quel est votre meilleur souvenir d’étudiant ?

N. W. : J’ai beaucoup aimé mes années d’études à Assas, la véritable joie d’apprendre, les amis que je garde encore aujourd’hui, sans compter le fameux gala où nous dansions sur les tables du Grand Amphi avec Boney M. en concert live ! Mais je garde un souvenir particulièrement ému des enseignements du professeur Yves Jégouzo qui m’a donné envie de poursuivre en thèse de droit de l’environnement à une époque où bien peu de gens s’intéressaient à cette question.

N. Y. : De mes études de médecine à Clermont-Ferrand, je garde le plaisir de découvrir le corps humain et ses dérèglements et l’émotion des premières rencontres avec les patients. Je me souviens des périodes de révision intenses, entrecoupées de moments en forêt, au bord d’un lac ou sur un volcan. Et de la joie de la fin des partiels de janvier, qui coïncidait avec le festival du court métrage.

Mon internat en psychiatrie à Paris a marqué un nouveau tournant : lors de mon premier stage, j’ai rencontré celui qui est devenu mon meilleur ami. Les études apportent des connaissances, mais surtout des rencontres qui comptent pour toute une vie.

Quels sont votre héros et votre héroïne de fiction préférés ?

N. W. : Le cinéma, et plus encore la littérature, sont deux passions qui façonnent mon quotidien. Il n'est pas facile de retenir deux figures seulement … Alors, Antoine Doinel, personnage central des films de François Truffaut, avec sa voix si particulière. Je voue une profonde tendresse aux anti-héros. Du côté des héroïnes, le personnage d’Alice au pays des Merveilles dans le livre de Lewis Carroll, avec cette inquiétante étrangeté. Alice tient la fameuse posture de l’étonnement et de l’émerveillement, et ça m’émerveille !

N. Y. : Il y en a beaucoup. Je choisis la concierge Renée Michel, dans L’Élégance du hérisson de Muriel Barbery. Derrière sa discrétion et une apparence peu avenante au premier regard, elle cache une grande intelligence, une riche culture et une sensibilité profonde. J’aime son regard lucide et poétique sur le monde, et son attention aux autres, à commencer par la jeune Paloma en crise suicidaire.

Quel est votre droit de l’homme préféré ?

N. W. : J’enseigne les droits l’homme, ils se tiennent les uns et les autres, comme dans un puzzle ou un tableau. Et, centrale en démocratie, la liberté d’expression et de création artistique ! Les rédacteurs de la Déclaration des droits de 1789 ne se sont d’ailleurs pas trompés en se référant à l’« un des droits les plus précieux de l’Homme ».

N. Y. : La liberté de chacun de disposer de son propre corps et de consentir. C’est un principe essentiel, au cœur de la dignité humaine et de la relation de soin. En médecine dont la psychiatrie qui me passionne, il se traduit concrètement par l’écoute, le respect, la confiance et le primat de l’autonomie.

 

Auteur :MBC


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