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[ 2 février 2026 ] Imprimer

« L’alternative nomade ». – Une déambulation juridique et littéraire

Face au monde qui vient, dont on nous assure partout une reconfiguration profonde sous le double effet du travail des ingénieurs du chaos et des prédateurs, faut-il se préparer à l’« alternative nomade », selon la belle expression de l’écrivain anglais Bruce Chatwin (v. L’anatomie de l’errance, coll. « Biblio Roman », Le livre de poche, 2006, p. 103 et s.) ? « Les vrais nomades regardent passer les civilisations avec sérénité » (op. cit., p. 117), nous promettait ce grand voyageur. « Le mouvement est le meilleur remède contre la mélancolie », prolongeait-il (op. cit., p. 142). Voilà un beau programme. Vouloir l’errance est-il toutefois suffisant pour la pouvoir ? Suffit-il de s’ériger en vagabond pour prendre partout les chemins de la liberté ? Est-il si simple « de faire la valise ; point final ? », comme nous l’exhortait Jean Rochefort dans le film Calmos de Bertrand Blier. Disons-le d’emblée : cette affaire d’errance n’est pas si simple. La seule esthétique de la tangente serait désormais insuffisante. La flânerie poétique pourrait virer à la marche au pas du juridique !

C’est ce qui ressort du livre passionnant de Sarah Vanuxem, Du droit de déambuler (Wildproject, 2025, 225 pages, avec les photographies de Geffroy Mathieu). L’ouvrage regroupe différents textes qui dessinent une pensée juridique destinée à lutter contre « la fermeture du territoire » (op. cit., p. 43), précision étant faite que la déambulation alors défendue par les moyens du droit « ne s’y entend pas du seul "transit autogène" humain, ou de la seule "mobilité personnelle" humaine, par opposition "au transport mécanique des gens" ; elle signifie également la divagation des animaux, le déplacement des végétaux ou bien encore la circulation des eaux et minéraux » (op. cit., p. 47).

De l’ancien délit de vagabondage, qui figurait déjà dans le Code pénal de 1810, à la récente loi n° 2023-54 du 2 février 2023 visant à limiter l'engrillagement des espaces naturels et à protéger la propriété privée qui menace d’une contravention de 4e classe qui aura pénétré sans autorisation dans la propriété rurale ou forestière d’autrui, dans le cas où le caractère privé du lieu est matérialisé physiquement et tant que la loi ne le permet pas, en passant par deux cas jurisprudentiels français et italiens passionnants, Sarah Vanuxem nous montre que le respect de la déambulation comme droit n’est rien moins qu’acquis. Son ouvrage peut ainsi se lire comme un manuel de guérilla juridique. Y sont par exemple proposés des arguments et des raisonnements rigoureux et précis à destination des avocats qui seraient amenés à défendre des marcheurs entravés. Qu’on se le dise, l’errance pourrait s’apparenter désormais à un inattendu sport de combat juridique ! Faudra-t-il un jour emmener boussole et Code civil dans les sacs de randonnée ?

L’écrivain Camille de Toledo, dans un ouvrage à paraître ces jours-ci, estime que dans nos vies où « tout est scripté, organisé, dans les termes du droit (…), celles et ceux qui se préoccupent de modifier la façon dont nous habitons la Terre ne peuvent plus contourner cet enjeu de l’écriture juridique » (L’internationale des rivières - Un récit de l’avenir, Coll. « La petite jaune », Éditions Verdier, p. 15). À le suivre, « les slogans, les manifestes – voire les grandes conceptions philosophiques – ne produisent plus l’Histoire, ils entretiennent une espèce de fiction alternative » (op. cit., p. 16). Sans doute Camille de Toledo a-t-il raison de soutenir que « la seule prise en compte des "crises de la sensibilité" ne suffit pas » (ibid.). Peu importe alors que nous pensions que les enjeux contemporains pourraient bien encore et toujours mériter une réponse littéraire et poétique ; que nous soyons plutôt enclins, pour le cas qui nous intéresse, à penser utiles et efficaces les observations par exemple, mais parmi tant d’autres d’écrivains voyageurs, d’un Bruce Chatwin ou les vitupérations d’un Sylvain Tesson. Pester et écumer, comme le fait ce dernier, « contre la versatilité des chemins », laquelle gâche tout son travail de construction de « savants itinéraires sur la carte » en le faisant « buter sur des impasses mourant dans les labours », alors que l’IGN maintient « sur la feuille les anciens tracés cadastraux » (Sur les chemins noirs, Gallimard, Folio, 2019, p. 199) ; privilégier la joie du pas de côté, l’art du voyage littéraire, la volupté du stackisme (S. Tesson, Les Piliers de la mer, Éditions Albin Michel, 2025, nota., p. 123 et s.), voilà des écrits qui pourraient avoir une pleine efficacité ne pas être seulement des fictions alternatives en marge de la construction de l'Histoire (v. égal., C. Camelin, R. Larrère et A. Romestaing (dir.), « Faire avec le sauvage, renouer avec les vivants: Entre sciences et littérature », Colloque de Cerisy, H Diffusion, 2025). Et il resterait encore la piste de la théorie esth/éthique d’un Paul Audi qui rappelle et réfléchit dans son important ouvrage Créer – Introduction à l’esth/éthique, (coll. « Verdier/poche », Éditions Verdier, 2010), cette phrase de Nietszche : « tout art, toute philosophie peuvent être considérés comme des remèdes et des secours au service de la vie en croissance et en lutte » (Le Gai savoir, coll. « Folio essais », Gallimard Folio, 1996, § 370, p. 272).

En tout état de cause, souvenons-nous que dans un ouvrage au titre évocateur, Le combat pour le droit, Rudolf von Jhering expliquait déjà en 1872 que, pris comme but, le droit se trouverait « placé au milieu de ces rouages confus où se déploient tous les efforts, et où s'agitent tous les intérêts divers des hommes ». Dès lors, « le droit doit étudier et chercher sans cesse le vrai chemin, puis quand il l'a enfin trouvé, renverser l'obstacle qui l'empêcherait de marcher en avant » (A. Durand et Pédone-Laurier, 1876, p. 6). En l’occurrence, l’image est parfaite pour comprendre l’engagement de Sarah Vanuxem.

En effet, si la France a, aujourd’hui, tant de mal à proclamer un droit d’accès libre à la nature, équivalent au « droit de tous à profiter de la nature » des pays nordiques, Suède, Norvège, Finlande, ou au Right to roam du Royaume-Uni ; naguère et pendant trop longtemps, maintenu le délit de vagabondage contre l’errance réduite « à un risque ou un péril pour les bourgeois et leurs biens », c’est en raison de la conception absolue du droit de propriété qui y règne. S’agissant du droit de passer, Sarah Vanuxem observe que, « nonobstant les différences d’ordre géographique, soit la rareté des espaces naturels non anthropisés ou faiblement habités en France, c’est surtout le culte rendu à la propriété privée, comprise comme un droit d’exclure et repousser autrui, qui pourrait rendre délicats son transfert, sa transposition ou son transplant sur notre territoire » (op. cit., p. 177). S’agissant de la déambulation nomade, l’auteur plaide encore que « recouvrer ces "droits coutumiers des pauvres" pour pouvoir vivre en nomade, ce pourrait être une revendication d’écologie politique, qui participerait de redéfinition des droits fondamentaux à l’âge de l’érosion de la diversité biologique et des changements climatiques » (op. cit., p. 79). Le droit de propriété, absolutiste en droit français, qui confère donc tant de pouvoirs aux propriétaires, voilà ce qui pourrait être une des grandes affaires du siècle à venir. 

L’ère de l’Anthropocène (époque qui désigne l’homme comme la force principale de changement sur Terre, devant les forces géophysiques) engagerait en effet la réflexion dans une voie fondamentale (pour le droit, v. nota. « 1804-2024 : quel Code civil à l’ère de l’Anthropocène ? », JCP, 16 déc. 2024, 1050. 50010). Mutation climatique, destruction de la biodiversité, avenir de notre modèle économique, l’« alternative nomade » devrait s’enrôler alors sur tous ces fronts ! L’horizon des textes réunis par Sarah Vanuxem se présente alors comme « une refonte écologique du système juridique moderne » (op. cit., p. 44). Aussi, « pour mener cette entreprise radicale, il nous faut remonter jusqu’aux pivots de celui-ci : nos libertés dites fondamentales, conquises à la Révolution avec cette grande promesse d’émancipation individuelle » (ibid.). Au premier chef, c’est « la liberté d’arpenter la terre » qui doit concentrer les analyses, « car celle-ci interroge la définition et le commencement mêmes du droit, et ce, en regard, d’ailleurs, de la propriété. Le droit d’avant la loi adviendrait-il avec la première prise de terre, sa clôture et la fin du nomadisme, comme Le Nomos de la Terre de [Carl] Schmitt nous invite à le penser ? Ou signifierait-il, et comme à l’inverse, la libre disposition de moutons ou de brebis sur les flancs de montagnes, conformément aux enseignements de Deleuze et Guattari dans leur "Traité de nomadologie" ? » (ibid.). L’assise théorique du combat est ainsi posée de manière fondamentale et radicale !

Pour autant Sarah Vanuxem sait aussi être pragmatique. On ne bouscule pas deux siècles d’absolutisme du droit de propriété sans s’armer de patience ! Si certaines attaques sont frontales, d’autres entendent proposer de « consacrer le droit d’arpenter les espaces naturels à droit constant, c’est-à-dire en l’état du droit en vigueur, sans rien espérer du côté du législateur, indéfectiblement attaché à une conception absolutiste et exclusiviste, historiquement datée, de la propriété » (op. cit., p. 178). C’est ici que des pistes sont proposées comme conseils aux avocats amenés à défendre la cause du ius deambuli contre de nouvelles enclosures permises par la loi du 2 février 2023 précitée. Si le législateur a entendu garantir à la faune de circuler dans les espaces naturels, il a autorisé dans le même temps les propriétaires à clore leur terrain pour en fermer l’accès aux promeneurs qui disposaient pourtant, en certains lieux, de coutumes favorables à leur errance. Qui sera alors trouvé en train de déambuler dans ces espaces naturels, fermés parce que privés, encourra une condamnation. Le combat pour le droit de déambuler peut alors commencer ! Citons les stratégies proposées : Reconnaître une servitude de passage à la communauté des voyageurs, transposer le droit de passage inoffensif maritime au domaine terrestre, appliquer la théorie de l’abus de droit aux domaines fermés, découvrir les droits collectifs d’usage des espaces, milieux et paysages naturels, étendre la liberté d’aller et venir hors des espaces publics, proclamer la liberté de circuler en haute montage comme en haute mer. Voyez la richesse des branches du droit mobilisées : droit civil, droit des biens, droit international public, droit de l’environnement, droit constitutionnel ! C’est une partie importante du programme de licence qui se déroule ici ! Le droit en action, mobilisé au service d’une cause, voilà qui devrait donc passionner les étudiants !

Le raisonnement fondé sur les servitudes de passage est particulièrement intéressant en ce qu’il permet à Sarah Vanuxem de rappeler l’ancrage historique de la lutte pour le ius deambuli ! « Les servitudes de passage peuvent aider à concilier deux libertés : celle de jouir des terres en lesquelles une personne est propriétaire et celle d’aller et venir » (op. cit., p. 138). À Rome, puis au Pecq, appréciez ce voyage de l’Italie aux Yvelines, des propriétaires, le Prince Marc-Antoine Borghèse en Italie, le sieur Bézuchet en France, avaient eux-aussi fermé l’accès à des espaces dont il était de coutume qu’ils soient pourtant ouverts aux passages, qui aux habitants de Rome, qui à ceux du Pecq. Plaisante justice, qu’une montagne borne ! Défaite audeçà des Alpes pour les marcheurs yvelinois, victoire audelà pour les promeneurs romains ! Il reste que Sarah Vanuxem, reprenant les plaidoiries des avocats et les motifs des décisions, plaide en faveur de la reconnaissance, au profit de « la communauté diffuse des marcheurs » (op. cit., p. 179), d’une « servitude légale de passer sur les fonds privés lorsqu’ils ne disposent pas, sinon, d’une desserte suffisante sur les territoires, et se trouvent alors enclavés dans leur liberté de parcourir et traverser ses derniers » (ibid.).

Face aux défis qui s’imposent à nous, le droit n’aura certainement pas toutes les réponses. On aurait tort de lui en confier trop, comme on l’aurait également de ne pas lui en donner assez. Que lui revienne donc sa juste part ! Suum Cuique Tribuere… Pour toutes les réflexions stimulantes qu’elle suggère à ce propos, on ne peut que recommander aux lecteurs de se plonger alors dans la littérature juridique engagée d’aujourd’hui !

 

Auteur :Yves-Édouard Le Bos


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