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[ 16 mars 2026 ] Imprimer

Diplomatie internationale : cacophonie au sommet de l’Union européenne

Méconnue du grand public, la conférence annuelle des ambassadeurs de l’UE s’est tenue entre le 9 et 13 mars 2026 à Bruxelles, avec pour enjeu d’appréhender l’avenir de la politique étrangère de l’Union européenne. Cette conférence aurait pu rester relativement confidentielle. Cependant, elle a mis en évidence, malgré elle, la cacophonie régnant au sommet de l’Union européenne, principalement entre la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le Président du Conseil européen, Antonio Costa. Ainsi, loin de demeurer une conférence feutrée, comme peuvent le réserver les affaires étrangères, les divergences de position ont été étalées au grand jour au travers de discours rendus publics.

Les différences sont apparues au sujet de la place à accorder au multilatéralisme dans les relations internationales. En effet, dans son discours, la Présidente de la Commission européenne a remis en cause le système issu de la Seconde Guerre mondiale, considérant qu’il ne permettait plus de répondre aux enjeux internationaux actuels. Dans le même temps, elle indiquait sa volonté d’établir une politique étrangère plus réaliste, fondée sur des coopérations plus ciblées. De son côté, Antonio Costa a rappelé son attachement au multilatéralisme « afin de défendre les principes consacrés par la charte des Nations unies et le droit international ». Il souhaite expressément éviter une fragmentation au niveau mondial. Dans son esprit, l’Union européenne doit défendre cet ordre mondial alors qu’Ursula von der Leyen se positionne en faveur d’un autre modèle où l’Union européenne défendrait plus directement ses intérêts, s’éloignant de la recherche de compromis au sein des mécanismes internationaux. L’approche plus bilatérale, par la conclusion d’accords en fonction des sujets, serait davantage privilégiée. Des coopérations seraient ainsi construites au gré des intérêts identifiés et des opportunités pour préserver les intérêts des États membres.

Sur le fond, le débat est sans aucun doute nécessaire et même indispensable pour orienter la politique diplomatique de l’Union européenne et renforcer sa position. Cependant, appartient-il à la Présidente de l’Union européenne de le formuler et surtout de se prononcer en faveur d’une orientation stratégique qui n’a pas encore fait l’objet de discussions approfondies, ne serait-ce qu’au niveau du Conseil européen. Or ce dernier s’est régulièrement attaché à rappeler les principes du droit international et l’importance qu’il accordait aux résolutions des Nations Unies dans les différentes conclusions adoptées après chaque réunion.

De plus, dans le domaine des relations extérieures, hors économie, la Commission européenne a des compétences plus contraintes, en raison de la désignation, directement par le Conseil européen, du Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Ce dernier est, certes, membre de la Commission européenne, mais il détient sa légitimité avant tout des chefs d’État et de gouvernement. Il en découle que le Président du Conseil européen conserve un rôle déterminant, en lien avec le Haut représentant, dans les relations diplomatiques, notamment face à des crises géopolitiques majeures.

L’expression de positions différentes, dans une période de tensions fortes, fragilise nécessairement l’Union européenne vis-à-vis des grandes puissances que sont, entre autres, la Chine, les États-Unis et la Russie. Ces dernières n’attendent que cette situation pour chercher à diviser et affaiblir l’UE. En outre, cette cacophonie sur la stratégie internationale à venir est renforcée par l’expression individuelle des dirigeants des États membres, qui n’est pas toujours convergente. Elle manque, en plus, parfois de prise de position solidaire. Ce fut notamment le cas du chancelier allemand, lors de sa visite à la Maison blanche, à l’égard de l’Espagne qui est resté silencieux face aux attaques virulentes de Donald Trump.

Parallèlement, le débat se cristallise à partir des crises créées par la position de la présidence américaine au sujet de l’équilibre des relations économiques, de l’accès aux matières premières et de l’organisation politique interne des États membres (Venezuela, Iran, Mexique, Ukraine principalement). Or les enjeux autour du multilatéralisme ne peuvent s’appréhender uniquement sous ce prisme, oubliant qu’il est un moyen incontournable, dans de nombreux domaines, pour organiser les activités humaines (activités sur le domaine maritime, les télécoms, le numérique, l’aviation civile, la finance et les paiements, les échanges économiques…).

L’analyse doit dès lors intégrer des situations plus nombreuses et ne pas être principalement appréhendée sous le prisme des seules violations de souveraineté territoriale. Ces dernières sont particulièrement graves et préoccupantes, leur condamnation doit être ferme, mais surtout l’Union européenne doit rappeler que les réponses à apporter relèvent indéniablement de l’application du droit international. En ce sens, le multilatéralisme offre un cadre, certes imparfait, mais il reste dissuasif pour certains passages à l’acte. Il apporte également les moyens de sanctionner les violations, y compris pénalement, et d’établir les conditions de résolutions des conflits. Il permet enfin dans de nombreux secteurs de parvenir à une coopération bénéfique respectueuse des souverainetés.

Ainsi, la précipitation de la Présidente de la Commission, qui est pour partie revenue sur ces propos, amène non seulement à la cacophonie, mais fragilise aussi les valeurs que défend l’Union européenne dans ses traités fondateurs, face à des États qui n’entendent que la loi du plus fort et remettent en cause les fondements de la démocratie et de l’état de droit.

 

Auteur :Vincent Bouhier


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