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Le billet

[ 29 juin 2026 ] Imprimer

Grimper ou grogner, libertés partagées !

Depuis la publication de notre billet d’avril, les déclarations intempestives des dirigeants des géants-américains-de-l'intelligence-artificielle rivalisent de prophéties splendides. En dernier lieu, avant la prochaine surenchère, Dario Amodei, qui est le patron de la société Anthropic, la mère de Claude, affirmait que « 50 % de tous les emplois technologiques, les avocats débutants, consultants et professionnels de la finance seront éliminés dans les un à cinq ans » (v. Le Figaro, 11 mai 2026, ici). Ces déclarations vont s’accumuler. Gageons qu’il y aura des courageux pour les documenter ! Il va de soi que tout ce qui freinera, s’amusera, relativisera, s’échappera de toute cette agitation est évidemment à célébrer ! La résistance s’organise. Dans le désordre : Abel Quentin, écrivain et avocat rappelons-le, a récemment fait l’éloge des Sanctuaires (Éd. de l’Observatoire, coll. « Fictions », 2026, 368 pages), le Pape Léon XIV, dans sa remarquable Lettre encyclique Magnifica Humanitas sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (v. ici).

Il en va par exemple ainsi de la merveilleuse correspondance entre Sylvain Tesson et Régis Debray, que les Éditions des Équateurs et Gallimard ont eu la splendide idée de publier sous le titre Le grimpeur et le grognard

Olivier Frébourg, écrivain remarquable lui-aussi, introduit le grognard, Régis Debray, en rappelant qu’il est :

« né l’année de "l’étrange défaite" de 40 » (p. 8)

et le grimpeur, Sylvain Tesson, en précisant qu’il est né :

« en 1972, d’un père journaliste et d’une mère médecin qui vivaient la politique comme une comédie » (ibid). 

Le premier est « veuf de l’Histoire, mais lecteur notamment du Siècle des Lumières d’Alejo Carpentier et de la philosophie de l’histoire d’Hegel, il compensa son ennui d’enfant en s’engageant en 1966 dans les luttes armées de l’Amérique latine. Il a cru, poursuit Olivier Frébourg, au mot de Napoléon : "la tragédie, aujourd’hui, c’est la politique" » (ibid). 

Le second, pour sa part, « ne s’intéressait à la vingtaine – l’âge où une génération appose ou non sa signature sur le mur de l’Histoire – qu’à la nature, aux chemins, à l’escalade, à toutes les métamorphoses de l’escapade » (ibid). En guise de confrontation avec Napoléon, « il a choisi de refaire en side-car la route de la retraite de Russie : en avant, calme et fou » (p. 9).

Peut-on être complice par-delà de profondes divergences ? Oui. 

Il suffit de faire preuve d’intelligence et d’humour, de dérision et de profondeur. La complicité n’exclut pas le désaccord parfait, n’impose pas la mièvrerie bienveillante. Régis Debray envoie de sacrés bourre-pifs à Sylvain Tesson, qui les lui rend coup pour coup. Quand les mots sont justes, nulle raison de les tenir en laisse.

Régis Debray a été un compagnon de lutte d’Ernesto Guevara. Évidemment, pour notre époque qui a son visage reproduit sur des t-shirts, « le Che » n’est plus qu’une référence amoindrie. Pourtant, rappelons-nous qu’il fallait une certaine vision du monde et une certaine conception de l’Histoire pour décider de le rejoindre depuis la France vers cette Amérique du Sud agitée des années 1960. Croire en la lutte, compter sur les Autres, faire groupe. 

Nos anciens, précise le Grognad, « se battaient pour un avenir radieux ou notre montée au Ciel (si on peut distinguer). À croire qu’il y a toujours les gens d’en bas et ceux d’en haut. Les premiers font des bandes, des mouvements et des partis, les seconds font bande à part » (p. 24). 

Précisément, c’est un point majeur de désaccord entre le Révolutionnaire de jadis et le Solitaire de maintenant. Ce dernier l’explique bien : « le militant prend au sérieux ce qu’il fait. Il croit, il raisonne, il veut convaincre puisqu’il veut vaincre, il côtoie les Puissants. Il a "la carte", dit notre ami Frébourg. Elle n’est pas de géographie » (p. 20). 

En effet, « prendre plutôt le parti de la carte que la carte du Parti » (p. 76) est la stratégie de notre bourlingueur. La Géographie plutôt que l’Histoire. Sylvain Tesson fait le pari de la carte et du territoire. « Géo, lui rétorque Régis Debray, est le préfixe préféré de notre temps (géopolitique, géophysique, géoéconomie, etc.), même si l’océanique, depuis la nuit des temps, se porte mieux en Grande-Bretagne que dans notre "petit Liré" » (p. 23, référence est faite ici à Joachim du Bellay et son fameux poème Heureux  qui comme Ulysse : « Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village/Fumer la cheminée, et en quelle saison/Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,/Qui m’est une province, et beaucoup davantage ? / Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux, /Que des palais romains le front audacieux ; /Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine, /Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin, /Plus mon petit Liré, que le mont Palatin, /Et plus que l’air marin la douceur angevine »).

Ce faisant, ne manque pas de tacler Régis Debray, Sylvain Tesson est les deux pieds dans son époque. Bien envoyé ! 

« La sécession fait aujourd’hui consensus. La réunion fait has been. Ringard qui court après l’Amicale ou l’Internationale » (p. 24), et plus loin : « Au risque de vous décevoir, cher bourlingueur, vous arrivez à l’heure, rien d’intempestif. Car pour être le porte-voix du moment, il faut se dire outcast et camper en refuznik, c’est l’orthodoxie même. Elle vous vaut la faveur, méritée, de metteurs en pages et en ondes. C’est aujourd’hui en refusant son temps qu’on en obtient l’estime, le vent souffle dans vos voiles. Vive le solitaire qui a de la compagnie » (p. 30). 

Le coup est bien senti ! Et que dire de celui-ci : « Les "naïvetés progressistes" peuvent faire rire quand elles imaginent un monde constamment amélioré et progressivement libéré par le progrès technique, mais croyez-vous vraiment qu’on en sorte en misant sur le sentier contre l’autoroute, les sonnailles contre la sonnette, le tartare contre le corned-beef ? » (p. 31). 

En somme, croit pouvoir dire Régis Debray, « sans faire le sage à bon marché, (…) jouer le brut contre "la puce", le sémaphore contre ChatGPT, le sentir contre l’IA, est plus égoïste que productif » (p. 32), « ce n’est pas la vie mouvementée et la fin malheureuse qui font l’aventurier. C’est de jouer perso du début à la fin, n’ayant ni supérieur ni discipline, et peu importe la nature des enjeux » (p. 33).

Sylvain Tesson se devait de répondre. Il le fait bien. 

D’abord, en s’amendant : « Je connais mes écartèlements. Je suis l’ermite des plateaux télés, le chantre cathodique de la vie monacale, l’adorateur de la nature installé au cœur des villes » (p. 34). 

Ensuite, en rétorquant : « Que celui qui n’a jamais vécu de contradictions me jette la première pierre. Après tout, on a vu des activistes devenus conseillers du prince. Et des théoriciens de la lutte armée retirés dans des demeures franciliennes » (p. 34, Régis Debray a été le conseiller de François Mitterand) ; « vous avez beau jeu de vous porter aujourd’hui au chevet de l’Histoire, de déplorer la fin des humanités, de regretter les enseignements humanistes. Mais quand le sang bouillonnait en vos artères militantes, et que vous descendiez dans les artères urbaines, vous étiez proche d’une famille qui œuvrait à en faire table rase » (p. 37). 

Surtout, en méditant : « le nomadisme que je défends est celui du corps privé et non tellement celui des sociétés publiques. Je ne confonds pas l’agitation intérieure et le déplacement universel. Les courses individuelles ne sont pas les migrations générales. Le sprinteur n’est pas le troupeau. L’errance arthurienne, pas la circulation libérale. Nuance » (p. 35). 

Encore, en s’interrogeant : « Et s’il y avait un acte politique dans la démission, un altruisme de l’érémitisme ? Je le crois. On s’engage à se désengager. Ce n’est pas un sophisme » (p. 65). « Oui, prolonge Sylvain Tesson, l’aventurier milite. Dans le sens où ses gambades, exaltant la liberté, la beauté, le funambulisme nietzschéen, constituent un discours » (ibid).

Les juristes devraient trouver matière à réflexion à chaque page de cette magnifique correspondance ! Souvenons-nous par exemple de la phrase d’un autre bougon bien connu, Alain Finkielkraut : « Il y a deux antidotes à la disparition du particulier dans le général : la littérature et le droit. L’attention aux différences et le refus de penser par masses, qui caractérisent l’approche juridique et l’approche littéraire de l’existence, nous préservent de l’idéologie ».

Sylvain Tesson, pour la littérature, le rappelle à son ami : « ce qui me donne raison, mon cher Régis, c’est que, militant, vous avez tout raté. Mais ce qu’on retiendra de vous, c’est l’écrivain, magnifique aventurier des lettres, des idées et des actes, le noble et génial mégalo, baroque et fatigant, qui voulait faire croire que l’arbre de notre "nous" cachait la forêt de son Je » (p. 66). 

S’agissant du droit, relevons qu’il existe néanmoins et désormais de nombreux Je qui réclament leurs droits. Cela brouille singulièrement les cartes de la protection. Le droit passe désormais au pluriel, et se trouve saisi par l’idéologie, par le collectif, par le social et le sociétal. Il est dans la nasse de la masse.

Et puis le Droit est invité partout, se veut la grande réponse aux grands problèmes. 

Peut-on reprendre, pour distinguer ceux qui sont pour de ceux qui sont réservés ce que Sylvain Tesson tente comme distinction pour la gauche et la droite : « la première veut intervenir dans le général. La deuxième a besoin de cas d’espèce » (p. 48) ? Peut-être. 

Tout ce qui devient une affaire de société est éligible aux phénomènes normatifs : droit, morale et religion. Affaire collective. C’est la norme qui nous dirige et nous dit comment faire. 

Ce qui se maintient dans L’affaire homme (Romain Gary) pourrait relever de l’éthique, de l’esthétique, de la poésie, du roman, de la littérature, de la marche. La connaissance et les sens nous orientent alors. On échappe au dispositif (v. Giorgio Agambem que mentionne Sylvain Tesson, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, traduit de l’italien par Martin Rueff, Paris, Rivages poche, 2007, 54 p.).

Au slogan triste des ambitions inaccessibles, « sauver la planète », la sauver « par le droit » disent certains, Sylvain Tesson répond qu’il faut plutôt « apprendre le nom des coléoptères et grimper sur les montagnes » (p. 76). « Connais ce que tu veux aimer. Jouis avant de croire. Marche avant d’arriver (…) Étudie ce que tu veux défendre, éprouve ce que tu espères maintenir » (p. 76). Au fils qu’il n’aura pas, l’ami de la Panthère des neiges dresse ce programme : « nuit dans les bois, poésie athlétique, alpinisme littéraire et littérature active. Géographise l’esprit, naturalise le corps, poétise l’âme » (p. 76). Et d’évoquer son ami Vincent Munier, « photographe animalier, qui a appris le langage des bêtes » : « il s’allonge six jours dans la neige pour photographier un lapin. Ses photos (des œuvres d’art) font davantage pour la cause animale que l’université d’été du parti écolo » (p. 76). 

Le Chant des forêts contre le Chant du droit ? 

Le pari de la poésie contre le parti juridique ? 

« C’est une différence d’échelle. Il n’y a pas de raison de se fâcher » (Sylvain Tesson, p. 48). 

De toutes les façons, 

« chacun rate comme il peut » (Régis Debray, p. 68).

 

Auteur :Yves-Edouard Le Bos


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