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Le billet

[ 13 avril 2026 ] Imprimer

La simpliste défaite

« Le jeune est seul. Seul face à un marché qui ne valorise plus ses diplômes. Seul face à des employeurs qui ne veulent plus investir dans son potentiel. Seule face à des IA qui apprennent mille fois plus vite que lui ». Joyeux programme ! C’est le tableau cauchemardesque promis à la jeunesse estudiantine par Laurent Alexandre, « chirurgien et énarque, fondateur de Doctissimo et de plusieurs entreprises high-tech » et Olivier Babeau, professeur d’université et président fondateur de l’institut Sapiens, dans leur ouvrage au titre éprouvant Ne faites plus d’études – Apprendre autrement à l’ère de l’IA (Buchet Chastel, 2025).

La simpliste défaite

« Le jeune est seul. Seul face à un marché qui ne valorise plus ses diplômes. Seul face à des employeurs qui ne veulent plus investir dans son potentiel. Seule face à des IA qui apprennent mille fois plus vite que lui ». Joyeux programme ! C’est le tableau cauchemardesque promis à la jeunesse estudiantine par Laurent Alexandre, « chirurgien et énarque, fondateur de Doctissimo et de plusieurs entreprises high-tech » et Olivier Babeau, professeur d’université et président fondateur de l’institut Sapiens, dans leur ouvrage au titre éprouvant Ne faites plus d’études – Apprendre autrement à l’ère de l’IA (Buchet Chastel, 2025).

À les suivre, à cause de l’IA, « le monde ne sera plus jamais le même » (p. 11). Nos deux auteurs se présentent alors en messagers sur lesquels ils prient qu’on ne tire pas au prétexte que leur message est angoissant. Il l’est volontairement, il est hors de proportion, et il en perd donc toute l’objectivité pourtant revendiquée.

Mauvais pamphlet, l’ouvrage prend pour cible l’université, les enseignants (humains), intime à la jeunesse de se détourner de la première et de se libérer des seconds. Parmi les secteurs d’activité particulièrement ciblés comme étant en danger se trouve le droit. Ses métiers, avocats et juges au premier chef, sont appelés à changer pour toujours sous l’effet de l’IA. Ainsi, « l’avocat junior qui peinait pendant deux heures sur une clause contractuelle est battu par GPT en deux secondes » (p. 84). « Pendant des décennies, les savoirs intellectuels étaient protégés par la barrière du diplôme et la lenteur d’acquisition. Il fallait cinq ans pour devenir juriste, huit à onze pour devenir médecin, dix pour prétendre être professeur d’université » (p. 84), et « si l’intelligence devient gratuite et quasiment infiniment disponible, que vaut un consultant ? Que vaut un master ? Que vaut un avocat, un analyste, un correcteur, un directeur de thèse, un thésard ? » (p. 88). Comme tout, avec l’IA, deviendra configuration, et que nous, européens, n’avons pas la main sur cette configuration, alors nous subirons. Si vous avez peur pour le métier d’avocat, paniquez pour celui de juge, puisque notre dépendance cognitive ne sera pas seulement économique ; elle sera culturelle, politique, stratégique, et ainsi « une IA entraînée aux valeurs de San Francisco influencera nos juges, nos élèves, nos employés » (p. 96). Pour nos juges, la résistance s’organise, au moins par constat du danger et par rappel de quelques principes évidents, parmi lesquels Vincent Vigneau rappelait la semaine dernière que « le droit est une langue vivante. Il ne survit que s'il est parlé par des hommes et des femmes qui en maîtrisent la grammaire. L'IA peut aider à parler plus vite, plus loin, plus fort. Mais elle ne peut pas parler à notre place. Le jour où elle le fera, ce ne sera plus du droit. » (V. Vigneau, « Le passé ne manque toujours pas d'avenir », D. 2026. 573).

Pour lutter contre les ravages de l’IA, faudrait-il en conséquence des dangers tous azimuts qui s’annoncent que les jeunes étudiants, et particulièrement ceux qui se destinent à une carrière juridique, se préparent à résister ? Non ! « Il faut changer de paradigme : ne plus voir son cerveau comme un élève ou un exécutant, mais comme une start-up cognitive » (p. 206). Splendide ! Le conseil de Laurent Alexandre et Olivier Babeau semble simple : devant l’IA, il faut se résigner et collaborer ; « la résistance prendra la forme d’un déni suicidaire » (p. 98). De toutes les façons, avec la révolution en marche, « le droit, la morale et la culture ne sont pas prêts » (p. 41). Capitulons donc.

Dire non, pour les États, ce serait embrasser le « scénario Amish » (p. 111), puisqu’« on ne gèle pas la technologie sans geler aussi la liberté » (ibid.). Dès lors, si « certains pays, en particulier dans la faible Europe, imagineront sans doute pouvoir s’en sortir par des lois et des règlements » (ibid.), nos deux oracles insistent sur le fait que « toute barrière a un coût » (ibid.). En effet, « très vite, l’étanchéité numérique exige un contrôle généralisé. La censure, la surveillance, la répression des déviants technologiques deviennent nécessaires pour maintenir l’ordre » (ibid.). Où les États volontaristes et protecteurs deviendront des dictatures…

Dire non, pour les individus, ce serait rater le train du futur. Sans doute, la liste des nouveaux métiers de l’IA est-elle « encore floue, instable, parfois ridicule dans ses intitulés, mais elle dit quelque chose de fondamental : prompt engineerAI ethicistAI product managerdecision architectmodel tunerfeedback loop analystAI interaction designercognitive translatortruthfulness auditor, embedding specialistagent coach… » (p. 79, le globish s’annonçant comme la norme, nos deux auteurs ne semblent plus souhaiter le mettre en italique). Néanmoins, elle ridiculiserait déjà les métiers de cols blancs. Ne cherchez plus l’avocat ou le juge. N’oublions pas non plus du reste que déjà des métiers artistiques sont en danger. Si l’IA peut rédiger un contrat ; elle peut aussi composer des œuvres musicales… après avoir pillé le répertoire des artistes (v. la décision du tribunal de Munich du 11 déc. 2025, ici)… Où le conservateur deviendra un déserteur…

Peu importe, pour nos deux auteurs, la manière dont l’IA se procure la connaissance gratuite qu’elle offre à ceux qui la sollicitent. Peu importe, l’effet sur le climat des data centers dont l’IA a tant besoin. Peu importe, l’appel de nombreux « décélérateurs », les decels en anglais, qui sont parmi les plus grands spécialistes de l’IA, à un moratoire urgent, « pour prendre le temps de réguler » (L. Ferry, IA, Grand remplacement ou complémentarité ?, Éd. de l’observatoire, 2025, p. 16). Peu importe que l’IA, en l’état, se borne à simuler des compétences humaines, mais se borne seulement à le faire. Peu importe, qu’à suivre le mathématicien Olivier Rey, l’IA ne comprenant pas, elle ne pourrait donc pas être intelligente au sens strict ; faute d’être capable d’intercaler, de la question qu’on lui fait à la réponse qu’elle donne, une quelconque forme de compréhension (v. Olivier Rey lors de son audition devant la Mission d’information : « création, diffusion et acquisition des connaissances : comment l’intelligence artificielle transforme notre éducation et notre culture », 15 déc. 2025).

Non, pour Laurent Alexandre et Olivier Babeau il est surtout impératif de « prototyper son positionnement » (p. 207), de devenir « spartiates » (p. 208), de régler son « IA en mode Jiminy Cricket » (p. 241). Nous n’aurions pas d’autres choix, surtout pas celui de réfléchir intensément à la situation : « Désolé de ne pas pratiquer la langue de bois lénifiante des vendeurs de poncifs bienveillants. La vérité difficile à admettre, c’est que l’avenir ne sera pas plus égalitaire qu’aujourd’hui. Au contraire » (p. 210). En effet, « le capitalisme ne connaît ni compassion, ni nostalgie. Il optimise » (p. 102). Au bout du compte, « la vision de Sam Altman d’une humanité prospérant dans tout l’univers grâce à ChatGPT et ses successeurs est la seule issue raisonnable » (p. 75, nous soulignons).

Comme de juste, nos deux auteurs proposent en conclusion de leur ouvrage, un savoureux Manifeste des nouveaux droits de l’étudiant. Tremblez Université et universitaires ! Puisque l’on « peut prévoir la marginalisation de l’université verticale et son remplacement par une éducation cognitive individualisée, algorithmique et non institutionnelle » (p. 255), autant dotés l’étudiant de droits : Droit à l’accès à l’éducation IA, Droit à l’apprentissage personnalisé, Droit au professeur coach humain augmenté, Droit à la portabilité cognitive, Droit à la neutralité, Droit à la confidentialité de l’apprentissage, Droit à l’oubli pédagogique, et notre préféré, Droit à la neuro-augmentation : « face à l’irruption des IA, l’égalité des droits ne suffira plus. Il faudra une égalité de branchements » (p. 274).

La question restera de savoir comment l’on a pu en arriver à de tels pronostics, et s’ils se vérifient comment une telle dégringolade aura pu s’imposer si rapidement. Quelles démissions successives ont abouti à tout cela ? Elles sont sans doute aussi nombreuses que tragiques.

Face aux excès de nos deux conseillers en orientation artificielle, on pourrait se borner à souffler à la jeunesse d’aujourd’hui et de demain de reprendre à son compte, afin de s’affranchir de tout ce Front Artificiel, le verbe fleuri qu’une autre jeunesse avait trouvé pour marquer son dégoût du Front National. Mais, avec l’astrophysicien Aurélien Barrau, on voudrait aussi lui soumettre quelques réflexions que lui inspire la fréquentation de la pensée d’un mathématicien aussi talentueux qu’insaisissable : Alexandre Grothendieck (Trahir par fidélité : Contre la fin du monde avec Alexander Grothendieck, Les liens qui libèrent, janv. 2026). « Misérables à l’excès, observe Aurélien Barrau, les super-puissances et les hyper-pouvoirs – factices en tout sauf en leur capacité déprédative – sont laids avant d’être faux. Vulgaires plus encore qu’indignes. Symptôme avachi de nos passions tristes » (p. 76). Ainsi aussi de tous les métiers de l’IA cités plus haut… « En imposant sa langue, sa sémantique et sa syntaxique, sa grammaire et son vocabulaire, le technocapitalisme ne se contente pas de forclore le débat, il éradique la possibilité même de toucher ou de recevoir la beauté du matériau qu’il détruit avant de lui donner la moindre chance » (p. 94). Ainsi aussi de la jeunesse et de l’avenir…

Au fond, il en va de l’IA comme de tant de nos renoncements modernes qui nous abîment comme ils abîment le monde (le sujet est absent du pamphlet on l’a dit, mais on demanderait bien à Laurent Alexandre et Olivier Babeau si le transhumanisme survivra au réchauffement climatique que pourraient aggraver tous les data centers nécessaires à l’IA). Naguère Charles Péguy avait déjà observé que partout où l’humanité moderne prétendait se libérer des contraintes pour pouvoir vivre libre, il fallait lui refuser la légèreté, partout Péguy dénonçait ainsi sans relâche la prétention ridicule des modernes à qualifier leur emprise sur le monde de progrès. Engagé « à tempérer d’inquiétude l’optimisme des modernes » selon la belle formule d’Alain Finkielkraut, Péguy formulait un constat simple qui se reproduirait aisément pour nombre des promesses de l’IA : « (…) une humanité est venue, un monde de barbares, de brutes, de mufles ; plus qu’une pambéotie, plus que la pambéotie redoutable annoncée, plus que la pambéotie redoutable constatée ; une panmuflerie sans limites » (Deuxième élégie XXX, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », Tome II, p. 960) La réponse à l’IA qui s’impose sera donc une affaire de limites. Puisque la modernité « ne se demande pas encore anxieusement si c’est grave, poursuivait Péguy, mais (…), se demande déjà si c’est bien amusant », il entendait borner son enthousiasme, clôturer ses ambitions. Faisons de même au lieu de nous aplatir d’extase. Dans un autre registre, à suivre Aurélien Barreau encore, il n’y aurait pas « d’effort éthique à produire pour nous départir de nos endoctrinements mortifères, de nos fascinations criminelles, de nos velléités dévastatrices, de nos tentations fascistes ou de nos addictions scientistes » (p. 76). Nous pourrions nous borner à « travailler notre être-au-beau. D’interroger avec sincérité et opiniâtreté nos réflexes esthétiques » (p. 76).

« Faire de la beauté une arme contre la suffisance » (p. 80), voilà une résistance qui nous semble plus intéressante que la capitulation cognitive…

 

Auteur :Yves-Edouard Le Bos


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