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Le cas du mois

Libertés fondamentales - droits de l'homme
Antispécistes
Résignés, soumis, blasés. Telle est la triste opinion qu’Adhémar et Désiré avaient d’eux-mêmes en ce début d’année universitaire.
L’ampleur du mouvement lycéen a sans doute quelque chose à voir avec cette prise de conscience : comparaison valant parfois raison, les cousins ont piteusement réalisé avoir perdu la fougue, l’esprit de révolte et la ferveur militante de leur adolescence, qu’ils retrouvaient, non sans une pointe de jalousie, dans les revendications exprimées par les jeunes manifestants qu’ils voyaient quotidiennement à la télévision et sur les réseaux sociaux. Tel un déclic, ils se sont dit que le temps était revenu pour eux d’agir. Face aux multiples maux qui traversent la société, ils n’assumaient plus de rester les bras croisés. Mais encore leur fallait-il trouver une cause qu’ils auraient à cœur de défendre avec passion et engagement. Ayant quitté le lycée depuis longtemps, et craignant les débordements causés par certains manifestants, ils ont rapidement exclu l’idée de participer à leur mouvement. Ils ont alors songé, un temps, à rejoindre un collectif féministe, mais leur genre les en a finalement dissuadés : la cause des femmes est sans doute mieux défendue par des femmes que par des hommes, se sont-ils dit par préjugé sexiste. Ils ont ensuite pensé à soutenir la cause écologiste mais depuis les dernières canicules estivales, la création d’associations de défense de la planète et de lutte contre le réchauffement climatique connaît un tel essor, notamment parmi les jeunes, qu’ils ont pensé pouvoir être plus utiles ailleurs. En défendant la protection des animaux par exemple, une cause moins privilégiée par les jeunes sur le terrain associatif, ces derniers se trouvant confrontés à des problèmes sociétaux ou climatiques qu’ils estiment plus urgents de résoudre. Sur le terrain juridique en revanche, le sujet est de plus en plus pris en compte. C’est d’ailleurs à l’occasion d’un cours de droit civil que les garçons ont pour la première fois été sensibilisés à la cause, découvrant à quel point le droit, notamment au niveau européen, participait de la lutte contre la maltraitance animale et, au-delà, œuvrait pour aboutir à la consécration d’un statut particulier de l’animal, qui le rapprocherait de l’être humain. Par une brillante intervention, leur professeur de droit Mr Vegan leur a notamment exposé les ravages de l’exploitation industrielle des animaux auxquels les réglementations européennes et françaises tentent, comme elles le peuvent, de mettre fin. Mais tout reste à faire, du moins à parfaire, comme a fini de les en convaincre leur nouvelle amie Brigitte Viandapart, présidente d’une association de protection animale connue pour ses infiltrations et ses vidéos chocs dans les abattoirs, qu’ils ont rencontrée dès leur première séance de travaux dirigés. Tranchant avec l’univers feutré de leur université, son tempérament revendicatif et ses prises de position engagées ont acquis les garçons à sa cause. Fille de boucher, Brigitte abhorre depuis l’enfance le métier de son père, qu’elle juge barbare et mortifère. Cette hostilité, à l’origine de leur mauvaise relation, ne cesse de se renforcer. Ainsi, récemment, Brigitte a appris que son père commerçait avec un éleveur réputé, dont elle a découvert les conditions honteuses d’exploitation des animaux, principalement des veaux de boucherie. Après enquête menée directement dans les locaux de sa société, dans lesquels elle était entrée en toute illégalité, Brigitte s’est aperçue que la violence infligée au bestiaire était encore pire que ce qu’elle avait imaginé. Le traumatisme des images qu’elle a gardées de son dernier passage sur les « lieux du crime », comme elle a coutume de les nommer, ne l’a cependant pas détournée de son objectif d’y retourner, caméra à la main, pour filmer ce qu’il s’y passe et dénoncer ces faits publiquement. Dans cette perspective, elle a mobilisé l’ensemble des membres de son association, parmi lesquels les cousins comptent parmi les derniers adhérents, mais sans doute les plus actifs. Convaincus de l’intérêt pour les consommateurs, comme d’ailleurs pour l’ensemble de la société, de cette opération « coup de poing », ils ont immédiatement soutenu Brigitte dans sa volonté d’informer le plus grand nombre du traitement réservé aux animaux par cet exploitant, qui jouit pourtant d’une solide réputation sur le marché. Ne souhaitant pas la laisser seule mener cette action, Désiré et Adhémar l’ont accompagnée dans les locaux d’exploitation, qu’ils ont pénétrés sans autorisation, mais sans difficulté, en l’absence d’agent de sécurité, à l’heure tardive qu’ils avaient volontairement choisie pour entrer dans les lieux. Dévastés, à l’instar de leur amie, par la découverte de cet élevage manifestement violenté, les garçons ont pris l’initiative de filmer Brigitte, déambulant à l’intérieur du bâtiment parmi les veaux et décrivant, avec révolte et conviction, les multiples dommages résultant de leur exploitation. Certaines séquences vidéo, témoignant de l’état de stress maximal des bêtes, sont en ce sens particulièrement significatives : victimes d’une maltraitance ancienne et continue, ces veaux ont désormais une peur maladive des hommes, qui représentent pour eux un vrai danger même ceux qui, à l’instar de nos comparses, ne leur veulent que du bien.
Entourée de Désiré et d’Adhémar, Brigitte n’a donc pas perdu de temps pour partager leur vidéo choc, au titre délibérément accrocheur, sur le site Internet de l’association, ainsi que sur tous les réseaux sociaux : « Nouvelles images : des veaux violentés au siège du géant de l’élevage intensif ». La réaction des adhérents et des followers ne s’est pas davantage fait attendre. En quelques heures, la polémique, devenue virale, a suscité de très vives réactions, d’abord à l’encontre de l’exploitant, depuis qualifié de tortionnaire, puis vers ses salariés, que ces attaques ont plongé dans un désarroi profond. Enfin, même les habitants de la commune où l’entreprise est installée se sont trouvés attaqués. Messages d’insultes adressés à l’exploitant, menaces de mort proférées à l’encontre des salariés, tracts anonymes déposés dans les boîtes aux lettres des habitants… Bref, personne n’est épargné.
Naturellement, l’exploitant entend mettre fin à ce scandale au plus vite. Dénonçant l’illégalité du procédé et l’ampleur de ses conséquences, il prévoit d’agir aussi vite que les internautes en assignant l’association de Brigitte en référé, aux fins d’obtenir le retrait de la vidéo, l'interdiction de son utilisation, ainsi qu’une provision sur l'indemnisation de son préjudice. De leur côté, les trois acolytes comptent bien, eux aussi, se défendre contre cet éleveur indigne et immoral. Conscients d’agir à la limite de la légalité, ils estiment toutefois que la fin justifie parfois les moyens. Surtout, voir leur liberté d’expression muselée n’est ni de leur âge, ni dans leur nature.
Comment estimez-vous les chances de succès de la défense envisagée par nos trois activistes ?
Réponses d’ici une quinzaine de jours.
Sur la méthodologie du cas pratique : V. vidéo Dalloz
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